Alorsqu’une autre grande dame du style vient de s’éteindre (AndrĂ©e Putman, 1944-2013), le Centre Georges Pompidou tente de lever le voile sur le mystĂšre [] AlainPompidou nous fera revivre la passion de ses parents pour l'art. Claude et Georges Pompidou formaient un couple pĂ©tri de culture classique mais en avance sur son temps. Leur insatiable curiositĂ© partagĂ©e, au-delĂ  de la disparition du PrĂ©sident, apparaĂźt donc doublement animĂ©e par l'amour de l'art. C'est cette fusion artistique, ce sens innĂ© des Ɠuvres capables Atravers de nombreux tĂ©moignages comme ceux de M. Malraux, M. Paulin ou P. Soulages, A. Pompidou relate la passion de ses parents pour le monde de l'art et les acquisitions d'oeuvres d'art qu'ils ont pu rĂ©aliser dĂšs 1948. @Electre 2018 21septembre 2011 : Claude et Georges Pompidou : l'amour au cƓur du pouvoir. 3. 12 octobre 2011 : La face cachĂ©e de Hiroshima. 4. 16 novembre 2011 : La folle histoire des prĂ©sidentielles. 5. 30 novembre 2011 : Le Diable de la RĂ©publique : 40 ans de Front National. 6. 14 dĂ©cembre 2011 : Louis Renault et AndrĂ© CitroĂ«n, la course du siĂšcle. 7. 25 janvier 2012 : Bon pour le service 14juillet 1998, la plus belle garden party. Un vent de folie souffle sur les jardins, emportant la foule, la France « Black Blanc Beur ». Et un et deux et trois-zĂ©ro, les bleus sont lĂ . 4000 jeunes en t-shirts et jeans trouĂ©s, sur les 5000 invitĂ©s. T out le monde est lĂ  pour les champions du monde qui brandissent la coupe sous les yeux Pourque l'Histoire de France ne se perde pas dans les plaisirs immĂ©diats procurĂ©s par notre monde consumĂ©riste, oĂč chaque Ă©vĂ©nement en chasse un autre et oĂč la mĂ©moire est malheureusement soluble dans l'eau, Yves GuĂ©na, qui fut ministre du gĂ©nĂ©ral de Gaulle puis de Georges Pompidou et fut prĂ©sident du Conseil constitutionnel, et Jean-Marie Cuzin, . 1Alors que le moment 68 » semble s’imposer comme un jalon incontournable dans l’histoire du rire et de la dĂ©rision, l’analyse des formes et des supports de cet Ă©clat de rire » gĂ©nĂ©ralisĂ© reste Ă  faire. Bertrand Lemonnier, en travaillant ici l’hypothĂšse d’un glissement de l’humour vers la dĂ©rision, propose une premiĂšre approche de cette problĂ©matique, des Ă©vĂ©nements de mai jusqu’à nos jours. Nul doute que cette proposition viendra nourrir le dĂ©bat en cours sur l’articulation d’une histoire politique ou culturelle des annĂ©es 68. 2Dans une ambitieuse Histoire du rire et de la dĂ©rision, Georges Minois ne consacre qu’une petite partie de son livre Ă  l’époque contemporaine [1]. Quel point de vue faut-il en effet adopter esthĂ©tique, littĂ©raire, sociologique, anthropologique ? L’approche critique doit-elle ĂȘtre multidisciplinaire et nĂ©cessairement Ă©clatĂ©e – c’est celle dĂ©fendue par la revue Humoresques [2] – ou y a-t-il la place pour une dĂ©marche historienne ? Et pour quel genre d’histoire ? On l’aura compris, l’espace humoristique est encore en dĂ©frichement sinon en dĂ©chiffrage, territoire propice aux hypothĂšses les plus stimulantes mais aussi aux inĂ©vitables approximations mĂ©thodologiques [3]. Dans l’ouvrage de Georges Minois, le moment 1968 » apparaĂźt Ă©tonnamment absent d’une rĂ©flexion qui fait la part belle, pour la fin du 20e siĂšcle, aux travaux de Gilles Lipovetski sur la sociĂ©tĂ© humoristique [4] ». Georges Minois semble ainsi dĂ©plorer la gĂ©nĂ©ralisation d’un esprit postmoderne, oĂč les mĂ©dias imposent un comique de rigueur, un rire soft et cool, oĂč l’ironie est vide de sens, oĂč la dĂ©rision tourne Ă  vide, quelles que soient les intentions subversives. On est alors vĂ©ritablement dans le dĂ©risoire, mais au sens de l’insignifiance. 3Pourtant, en dĂ©pit de ce constat un peu dĂ©sabusĂ© sur une sociĂ©tĂ© mĂ©diatique », qui nous empĂȘcherait de rire librement et sainement, la dĂ©finition d’AndrĂ© Breton et des surrĂ©alistes, selon laquelle l’humour est une rĂ©volte supĂ©rieure de l’esprit » nous paraĂźt toujours avoir une rĂ©elle dimension historique, notamment lorsque le contexte s’y prĂȘte. Et, justement, le contexte de Mai 68 et de l’aprĂšs-68 en France, Ă  travers une formidable libĂ©ration de la parole, puis des mƓurs, oblige Ă  une rĂ©flexion sur la dimension humoristique de cette libĂ©ration, et plus prĂ©cisĂ©ment dans le registre complexe de la dĂ©rision [5]. 4Mais ce registre a-t-il une Ă©paisseur chronologique ? Comment borner une histoire de la dĂ©rision [6] » autour des Ă©vĂ©nements de 1968 ? Deux photographies, prises Ă  douze annĂ©es de distance – la premiĂšre en mai 1968 et la seconde en dĂ©cembre 1980 – fournissent une premiĂšre rĂ©ponse en forme de correspondance dans le temps et dans l’espace. Ces clichĂ©s rĂ©vĂšlent en effet deux formes d’appropriation sauvage de l’espace public, aux dĂ©pens des affiches politiques classiques. Le premier – cĂ©lĂšbre et si souvent reproduit – est signĂ© Henri Cartier-Bresson [7]. Il suggĂšre le contraste entre la France conservatrice de 1968 et la jeune France soixan-te-huitarde le slogan libertaire Jouissez sans entraves » recouvre alors des affiches notamment du PCF, ce qui laisse un digne vieux monsieur perplexe
 ou rĂȘveur ! Les murs ont alors la parole et la prennent sans retenue, comme un nouveau langage de dĂ©rision. Le second est l’affiche d’un meeting de Coluche Ă  la bourse du travail de Lyon [8], alors qu’il dĂ©fend sa candidature Ă  l’élection prĂ©sidentielle de 1981. Un candidat de la dĂ©rision du politique, humoriste de profession, dont le programme » se rattache sur certains points au slogan de mai affichĂ© sur les murs. 5À partir de ces deux photographies et du lien que l’on peut Ă©tablir entre elles, il est possible de poser quelques questions d’ordre gĂ©nĂ©ral, comme autant d’hypothĂšses de travail. Y a-t-il une forme d’humour et de dĂ©rision propre Ă  Mai 68, en tout cas vĂ©ritablement innovante en la matiĂšre ? Les formes d’humour et de dĂ©rision qui se dĂ©veloppent en France dans les annĂ©es 1970 et 1980 peuvent-elles se rattacher, de prĂšs ou de loin, Ă  un esprit de 68 » une ombre portĂ©e » ? ou ne sont-elles finalement que des avatars de la sociĂ©tĂ© de masse, en pleine digestion d’une hypothĂ©tique culture ou pensĂ©e 68 » [9] ? Peut-on distinguer dans l’abondance et la diversitĂ© culturelles des annĂ©es qui suivent 1968 un certain nombre de personnages, de mĂ©dias, de productions qui sont porteurs d’un humour spĂ©cifiquement post-soixante-huitard » ou que Mai 68 a contribuĂ© Ă  diffuser ? Coluche est-il notamment le produit dĂ©rivĂ© » de cet humour ? Et aprĂšs lui certains programmes satiriques diffusĂ©s dans les mĂ©dias ?Le moment 68, entre dĂ©rision et esprit de sĂ©rieux6D’abord, une premiĂšre mise au point en forme de rĂ©ponse globale Mai 68 est un mouvement trĂšs sĂ©rieux » dans son ensemble. Faire la rĂ©volution n’est pas un divertissement lĂ©ger, oĂč l’on s’amuse. Olivier Rolin, un ancien de la Gauche prolĂ©tarienne, dans son roman Tigre en papier [10], a rappelĂ© Ă  sa façon que la plupart des groupes gauchistes – maoĂŻstes, dans le cas prĂ©sent – se prennent terriblement au sĂ©rieux, oubliant sans doute l’un des slogans de l’OdĂ©on occupĂ© Prenons la rĂ©volution au sĂ©rieux, mais ne nous prenons pas au sĂ©rieux ». Les rares crises de rire, dans le rĂ©cit de Rolin, sont autant de transgressions Ă  la ligne gĂ©nĂ©rale du groupuscule et sont des actes quasi bourgeois » ! Pourtant, l’auteur admet que tout pourrait bien, Ă  certains moments, se terminer dans un grand Ă©clat de rire, Ă  condition de trouver ridicules les sentences du Grand Timonier. Ce sĂ©rieux proclamĂ©, assez psychorigide, n’empĂȘche pas la contestation de s’alimenter Ă  certaines sources d’humour et de dĂ©rision. Mai 68 reste un immense happening aux aspects libertaires et festifs [11] ; d’un certain point de vue, il constitue une rĂ©volution par la dĂ©rision. 7Difficile en effet de dĂ©nier tout humour Ă  Mai 68, notamment Ă  travers un certain nombre de mots, de slogans [12], de maximes, de tracts, d’affiches, de fresques, de caricatures, de graffitis dirigĂ©s contre les pouvoirs et la sociĂ©tĂ© bourgeoise et parfois aussi contre certains acteurs du mouvement, tel le PCF. C’est non seulement la grammaire de la contestation 68 [13] », mais aussi son esthĂ©tique. L’éphĂ©mĂšre publication Action [14] – faite sur le modĂšle graphique de Black Dwarf en Angleterre [15]– a de toute Ă©vidence un cĂŽtĂ© festif ; certains articles de La Cause du peuple rappellent l’humour dĂ©capant des publications anarchisantes de la Belle Époque comme L’Assiette au beurre ou Le PĂšre peinard. Les ateliers des Beaux-Arts rue Bonaparte ont produit dans l’effervescence des Ɠuvres qui renvoient autant au gauchisme ou Ă  l’anarchisme qu’aux aphorismes et aux collages dadaĂŻstes et surrĂ©alistes. On trouve aussi Ă  Censier, Ă  Nanterre ou Ă  la Sorbonne de jolies formules certaines apocryphes ou simplement rapportĂ©es, dont le cĂ©lĂšbre marxiste, tendance Groucho ». De mĂȘme, l’activisme situationniste ne manque pas d’humour, mĂȘme s’il est parfois involontaire. Si l’influence politique des situationnistes dits enragĂ©s » demeure Ă©pisodique – au sein par exemple des comitĂ©s d’occupation de la Sorbonne, qu’ils ne contrĂŽlent que quelques jours –, l’impact des avant-gardes situationnistes est bien rĂ©el dans les milieux artistiques des annĂ©es 1968. Raoul Vaneigem et Guy Debord encouragent ainsi dans les annĂ©es 1960 les opĂ©rations de dĂ©tournement de la culture de masse [16], par exemple des comics bandes dessinĂ©es, essentiellement d’origine anglo-saxonne et du cinĂ©ma. En 1968, des comics par dĂ©tournement » fleurissent ainsi au beau milieu des tracts politiques les bandes dessinĂ©es sont alors une nouvelle conception de la praxis rĂ©volutionnaire, une forme prolĂ©tarienne de l’expression graphique [qui] rĂ©alise le dĂ©passement de l’art bourgeois » [17]. Dans les annĂ©es 1970, l’artiste situationniste Jean-Jacques Lebel organise des happenings Ă  base de provocations multiples, considĂ©rant notamment la pornographie comme un genre humoristique. Le dĂ©tournement iconoclaste de la culture de masse est l’un de ses thĂšmes de prĂ©dilection artistique, mais il s’agit autant d’un effet 68 » que du prolongement d’un concept de dĂ©rision nĂ© Ă  la fin des annĂ©es 1950, Ă  travers le Pop Art ou le Nouveau gauchisme Ă  la contre-culture8Justement, aprĂšs Mai 68, que reste t-il de ce que l’on peut qualifier provisoirement d’humour contestataire ? N’y a t-il pas un repli vers un certain conformisme ou alors vers des formes de contre-culture souvent mĂ©prisĂ©es des rĂ©volutionnaires orthodoxes, on pense au psychĂ©dĂ©lisme hippie, Ă  l’écologie baba-cool, Ă  l’anarchisme fĂȘtard, au postsituationnisme ? En fait, rien n’est simple. En effet, c’est l’humour – nous y reviendrons Ă  propos de certains mĂ©dias – qui permet de faire le lien entre le gauchisme et la contre-culture, notamment psychĂ©dĂ©lique, telle qu’elle s’est Ă©panouie dans le monde anglo-saxon depuis le milieu des annĂ©es 1960. 9Cela dit, il est Ă©vident que le passage du sĂ©rieux au rire n’a pas Ă©tĂ© chose facile – et mĂȘme impossible, sĂ»rement – au sein de groupes radicaux, qui vivent plus ou moins bien leur dĂ©pression post-68 ». D’autant que rire, cela signifie aussi savoir rire de soi. Bonne nuit les petits ! » titre ironiquement Action en se sabordant lors de l’élection de Georges Pompidou en 1969 [18]. L’autodĂ©rision n’est donc pas trĂšs frĂ©quente, du moins Ă  l’époque. Un exemple assez rĂ©vĂ©lateur est celui du FHAR Front homosexuel d’action rĂ©volutionnaire, qui tient ses rĂ©unions rĂ©guliĂšres de 1971 Ă  1973 dans l’amphithéùtre des Loges aux Beaux-Arts [19]. Dans ce qui devient trĂšs vite un happening permanent, le militantisme d’un Guy Hocquenghem est assez vite dĂ©passĂ© par les folles radicales appelĂ©es Gazolines », qui n’ont que faire de la phrasĂ©ologie gauchisante. La libĂ©ration de la parole gay prend les formes inattendues de la dĂ©rision ProlĂ©taires de tous les pays, caressez-vous », Nationalisons les usines Ă  paillettes », CRS, desserrez les fesses ! Gauchistes vous aussi », tandis que les Beaux-Arts deviennent un lieu de drague privilĂ©giĂ© pour les homosexuels parisiens. De mĂȘme, lors de l’enterrement du militant maoĂŻste Pierre Overney en 1972, les Gazolines voilĂ©es de noir scandent Liz Taylor, Overney, mĂȘme combat », au grand dam des activistes de la Gauche prolĂ©tarienne. 10Ce type de happening prolonge en acte la libĂ©ration de la parole initiĂ©e en Mai 68, mais il trouve assez peu d’écho au-delĂ  d’une certaine communautĂ© initiĂ©e, tandis qu’il apparaĂźt dans sa dĂ©rision comme bourgeois » par les militants les plus radicaux. L’expĂ©rience de fĂȘte rĂ©volutionnaire » menĂ©e par les spontanĂ©istes ou anarcho-maoĂŻstes, plus connus sous le sigle VLR Vive la RĂ©volution ou Mao-Spontex, demeure ainsi sans vĂ©ritable lendemain. Dans l’éphĂ©mĂšre publication Tout ce que nous voulons [20], Roland Castro dĂ©fend avec StĂ©phane Courtois et Guy Hocquenghem une rĂ©volution festive et libertaire, jusqu’à ce que le psychanalyste Lacan le dĂ©tourne en 1972 de cette ligne intellectuelle jugĂ©e sans issue [21]. Quant Ă  la revue L’Idiot international, elle est moins l’expression d’un courant de dĂ©rision que le projet un peu mĂ©galomane de son fondateur, Jean-Edern Hallier, celui de fonder autour de sa personne un grand journal gauchiste. 11De toutes les façons, il reste difficile aux mouvements contestataires – qu’ils soient situationnistes, gauchistes, fĂ©ministes, Ă©cologistes – de s’exprimer ouvertement dans les grands mĂ©dias, surtout audiovisuels. À la radio et la tĂ©lĂ©vision, en dĂ©pit de quelques espaces de libertĂ© Ă  la radio le Pop Club » de JosĂ© Artur et surtout Campus » de Michel Lancelot sur Europe n° 1, un conformisme assez pesant caractĂ©rise l’aprĂšs-Mai 68, et cela jusqu’en 1974-1975, Ă  quelques exceptions prĂšs. Quant aux radios dites libres » en fait illĂ©gales, appelĂ©es aussi radio-pirates, elles sont quantitĂ© nĂ©gligeable sur le sol français jusqu’à la libĂ©ralisation des annĂ©es 1980, ainsi Radio Campus Ă  Lille en 1969 ou Radio verte Ă  Paris en vecteurs d’un nouvel humour contestataire12Alors, comment peut s’exprimer un humour contestataire post-68, toujours suspectĂ© de porter en lui des germes de rĂ©volte ou du moins d’anarchie, mĂȘme si tous les mĂ©dias ne relĂšvent pas du monopole public ? Y a-t-il de la censure ou de l’autocensure ? En rĂ©alitĂ©, l’époque est plutĂŽt propice Ă  la libertĂ© d’expression, en dĂ©pit d’un certain nombre d’interdictions ponctuelles et du sentiment quelque peu paranoĂŻaque des gauchistes. Cette libertĂ© se manifeste notamment dans trois domaines d’expression d’abord le cinĂ©ma, ensuite le cafĂ©-théùtre et le music-hall, enfin la presse, Ă  laquelle on peut associer la bande dessinĂ©e. 13Existe-t-il d’abord un vĂ©ritable cinĂ©ma post-68 » [22] ? Un certain nombre de films tournĂ©s aprĂšs 68 relĂšvent du cinĂ©ma expĂ©rimental ou restent dans la tradition de la Nouvelle Vague comme Tout va bien de Jean-Luc Godard 1972, La Maman et la putain de Jean Eustache 1973, La Salamandre d’Alain Tanner 1971, du documentaire militant tel Camarades de Marin Karmitz 1969, de la chronique sociale comme On n’arrĂȘte pas le printemps de RenĂ© Gilson en 1971, sur les lycĂ©es de l’aprĂšs-68 ou l’intimiste Erica minor de Bertrand Van Effenterre 1974, de la fable utopique Valparaiso, Valparaiso de Pascal Aubier, 1969 et de la farce anarchiste La Grande Lessive de Jean-Pierre Mocky, 1969. Le film trĂšs remarquĂ© de Barbet Schroeder More 1969, avec la musique entĂȘtante de Pink Floyd, est plus un film de dĂ©nonciation des illusions hippies et psychĂ©dĂ©liques que de dĂ©rision humoristique des annĂ©es Woodstock. Plus proche de certains thĂšmes soixante-huitards apparaĂźt Les Valseuses de Bertrand Blier 1974, qui raconte la cavale de deux marginaux anticonformistes sur fond de libĂ©ration des mƓurs. Le film fait scandale. Son interdiction aux moins de 18 ans en dit long sur les blocages d’une sociĂ©tĂ© qui prend comme un coup de poing cette aventure amorale, mais d’un rĂ©alisme cru. 14Quelques ovnis cinĂ©matographiques relĂšvent d’un humour plus particulier, comme La Dialectique peut-elle casser des briques de GĂ©rard Cohen et RenĂ© ViĂ©net 1973 et L’An 01 de Jacques Doillon 1972, avec la participation de Jean Rouch et Alain Resnais. La Dialectique est un dĂ©tournement situationniste [23] des films de kung-fu taiwanais, Ă  la recette trĂšs simple. Il s’agit de sous-titrer et dialoguer des films en modifiant radicalement leur sens initial, ce qui leur donne un contenu subversif – rĂ©volutionnaire ? – trĂšs inattendu et plutĂŽt comique. Le dĂ©tournement a, par cette mĂ©thode, une triple fonction destruction-dĂ©valorisation radicale de l’art, propagande rĂ©volutionnaire, et rĂ©alisation du jeu et de l’esthĂ©tique ludique dans le dĂ©conditionnement de l’humour [24]. » Quant Ă  L’An 01 [25], il est co-Ă©crit par le dessinateur de bande dessinĂ©e GĂ©bĂ©, qui a d’abord publiĂ© les planches de L’An 01 dans le journal gauchiste Politique Hebdo. L’An 01 apparaĂźt comme une fable post-soixante-huitarde traitĂ©e comme un faux reportage – en noir et blanc – qui montre les premiers mois d’une rĂ©volution culturelle et sociale, oĂč l’on remettrait en cause dans la bonne humeur le travail, le couple, l’école, l’armĂ©e, la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Le scĂ©nario du film est d’ailleurs plus ou moins dĂ©construit sur des slogans de 68, teintĂ©s d’écologie et de situationnisme ludique [26] Et si un jour on arrĂȘtait tout ? Plus de travail, plus d’horaires, plus de voitures, plus de tĂ©lĂ©vision. On prendrait le temps de flĂąner, de discuter, de chanter, de faire l’amour, de cueillir une fleur [
]. Le temps de vivre tout simplement. Ce serait l’an 01 d’une Ăšre nouvelle. » Le casting du film est hĂ©tĂ©roclite on y rencontre pĂȘle-mĂȘle des dessinateurs de BD Cabu, Gotlib, l’équipe de Hara-Kiri, des chanteurs politiquement engagĂ©s tels Jacques Higelin – Ă  l’époque du film retirĂ© dans une communautĂ© hippie – ou François BĂ©ranger, ainsi que des comĂ©diens dĂ©butants promis Ă  un bel avenir Coluche, Romain Bouteille, GĂ©rard Depardieu, Miou-Miou, Christian Clavier
. 15La prĂ©sence de Romain Bouteille apporte Ă  ce film un peu de la loufoquerie du cafĂ©-théùtre, un genre qui connaĂźt un grand succĂšs public aprĂšs Mai 68. C’est en effet en juin 1969 que Bouteille ouvre Le cafĂ© de la gare, d’abord Ă  Montparnasse puis rue du Temple. Ce spectacle innove par rapport au cafĂ©-concert ou au traditionnel music-hall, en ce sens qu’il fonctionne en vĂ©ritable communautĂ© artistique. AppelĂ©e ainsi pour des raisons fiscales mais aussi parce que les acteurs servent au public une boisson – lequel public paie ou ne paie pas sa place aprĂšs tirage au sort –, cette communautĂ© relĂšve d’un mĂ©lange entre l’esprit potache et l’anarchisme soixante-huitard. La devise du CafĂ© de la gare joue sur l’autodĂ©rision C’est moche, c’est sale, c’est dans le vent. » Sa troupe forme une bande de copains » formĂ©e au hasard des Ă©vĂ©nements de mai sans y avoir toujours participĂ© activement [27] ; elle joue des spectacles mi-Ă©crits mi-improvisĂ©s, suites de sketches loufoques comme Des boulons dans mon yaourt collectif, 1970, Le Jaune devant le marron derriĂšre collectif, 1973, Les Semelles de la nuit Romain Bouteille, 1974, Le Graphique de Boscop Sotha, 1975-1976. 16Le Graphique de Boscop est une piĂšce puis un film-culte, sorti en 1976, assez reprĂ©sentative d’un cafĂ©-théùtre, certes burlesque, mais aussi politiquement incorrect, s’affranchissant volontiers des normes artistiques. L’argument de Boscop est d’une loufoquerie Ă  la Pierre Dac, mais il rappelle aussi dans un genre diffĂ©rent les dĂ©sopilants Shadoks [28] de la tĂ©lĂ©vision c’est l’histoire de la famille Dindon, une famille de prolĂ©taires un peu ahuris dont le pĂšre est Ă©boueur et inventeur d’une machine qui a de commun avec Potemkine qu’elle est la voix du peuple », en fait une machine-Ă -faire-des-chansons-Ă -succĂšs, et dont le fils est un dĂ©bile social qui se rĂ©vĂšle un gĂ©nie des mathĂ©matiques. Le succĂšs de ces spectacles est tel que le cafĂ©-théùtre devient presque une institution dans la deuxiĂšme moitiĂ© des annĂ©es 1970 en 1974 se produit la troupe du Splendid, qui crĂ©e en 1977 avec une bande de joyeux drilles plutĂŽt issus des beaux quartiers, Amours, coquillages et crustacĂ©s, adaptĂ© en 1978 au cinĂ©ma sous le titre Les BronzĂ©s. 17Autre succĂšs du cafĂ©-théùtre, celui des humoristes Patrick Font et Philippe Val [29], qui se produisent au dĂ©but des annĂ©es 1970 au Théùtre de Dix Heures et inventent une sorte de cabaret gauchiste », mĂȘlant rĂ©flexions politiques, critiques de la sociĂ©tĂ© du spectacle et humour graveleux. Le duo, qui sĂ©duit un public de lycĂ©ens et d’étudiants bien au-delĂ  du militantisme gauchiste, fonde une troupe installĂ©e au Vrai Chic parisien Sainte-Jeanne du Larzac en 1974. Les deux compĂšres, en dĂ©pit de leurs provocations, n’en sont pas moins remarquĂ©s par certains mĂ©dias l’imitateur Thierry Le Luron, plutĂŽt classĂ© Ă  droite, invite Patrick Font dans son Ă©mission tĂ©lĂ©visĂ©e dominicale de grande audience de janvier Ă  juin 1973 et JosĂ© Artur sur France Inter programme quelques sketches ou chansons. 18D’une façon gĂ©nĂ©rale, la chanson française engagĂ©e » de l’aprĂšs-68 [30] n’est pas tout Ă  fait Ă  l’unisson du cafĂ©-théùtre. Elle n’est pas spĂ©cialement humoristique, mais plutĂŽt poĂ©tique et parfois lyrique Paris mai de Claude Nougaro, Au printemps de quoi rĂȘvais-tu ? de Jean Ferrat, Comme une fille de LĂ©o FerrĂ©, Le Temps de vivre de Georges Moustaki. Elle participe aussi du renouveau d’un folk song contestataire, inspirĂ© des modĂšles anglo-saxons et qui sĂ©duit plusieurs gĂ©nĂ©rations. Ancien ouvrier de Renault, François BĂ©ranger connaĂźt un certain succĂšs avec ses Tranches de vie 1969, qui rĂ©sument sur une musique country l’itinĂ©raire d’un prolĂ©taire nĂ© en 1937, de la guerre d’AlgĂ©rie Ă  Mai 68. NĂ© en 1949 dans un milieu plus intellectuel, Maxime le Forestier est renvoyĂ© du lycĂ©e Condorcet avant les Ă©vĂ©nements de mai et se lance dĂšs 17 ans dans le cabaret rive gauche ». Au dĂ©but des annĂ©es 1970, il apparaĂźt comme le porte-parole de la gĂ©nĂ©ration lycĂ©enne post-68, romantique et baba cool », dĂ©jĂ  Ă©cologiste, toujours rĂ©voltĂ©e mais aussi un peu dĂ©sabusĂ©e. Le troubadour barbu critique l’armĂ©e dans Parachutiste, dans un genre antimilitariste assez classique qui lui vaut une interdiction Ă  la radio ; dans la chanson Comme un arbre, il fait sienne la gĂ©nĂ©ration nĂ©e dans les grands ensembles et le bĂ©ton. Enfin c’est Renaud, nĂ© en 1952 mais dĂ©jĂ  actif sur les barricades de mai [31], qui apparaĂźt au milieu des annĂ©es 1970 comme un Gavroche folk, quelque part entre BĂ©ranger, Bruant et Bob Dylan. Dans Camarade bourgeois, il tourne en dĂ©rision les fils Ă  papa », dans Jojo le dĂ©mago, le prĂ©sident des gogos
 qu’a trahi les prolos », dans Amoureux de Paname les Ă©cologistes du sam’di soir ». Hexagone 1975 dĂ©nonce Ă  la fois le populisme ambiant et la sociĂ©tĂ© de consommation, non sans revisiter l’histoire de France la RĂ©volution de 1789, Vichy, Charonne, Mai 68
. Le Roi des cons, sur son trĂŽne, il est Français ça j’en suis sĂ»r », chante Renaud dans une veine libertaire qui va en partie assurer son succĂšs. 19Renaud devient le porte-parole d’un puissant courant anti-autoritaire, qui traverse les annĂ©es 1970. On retrouve largement ce courant dans la presse de la contre-culture, associĂ© Ă  des thĂšmes plus spĂ©cifiques l’écologie, le pacifisme, la sexualitĂ©, la drogue. L’humour et la dĂ©rision constituent de ce point de vue des armes redoutables. Ainsi, la presse gauchiste la plus radicale n’a jamais dĂ©daignĂ© la caricature, Ă  travers les dessins de Willem dans L’EnragĂ©, de GĂ©bĂ© dans Politique Hebdo, sans compter tous ceux publiĂ©s dans Action, Tout ou L’Idiot. Mais y a-t-il eu en France une presse qui aurait plus cultivĂ© la satire et la dĂ©rision que l’engagement politique d’extrĂȘme gauche ? Il faudrait en fait distinguer plusieurs types de publications de la contre-culture. Beaucoup sont Ă©phĂ©mĂšres et se rĂ©sument Ă  des tracts, des numĂ©ros ronĂ©otypĂ©s, notamment lycĂ©ens ; quelques-unes tentent de poursuivre l’expĂ©rience d’un journalisme de combat, jusqu’à la crĂ©ation du quotidien LibĂ©ration en 1973 [32] ; un certain nombre dĂ©fend des causes quasi communautaristes fĂ©ministes, homosexuelles, rĂ©gionalistes, Ă©cologistes ainsi La Gueule ouverte [33] ou rĂ©gĂ©nĂšrent une tradition satirique plus ancienne comme Hara-Kiri et Charlie Hebdo ; enfin dans un genre nettement plus anglo-saxon, le magazine Actuel imite l’underground free press nĂ©e au milieu des annĂ©es 1960, avec comme modĂšles OZ ou International Times en Angleterre, Rolling Stone aux États-Unis [34]. 20Hara-Kiri, le journal bĂȘte et mĂ©chant » est nĂ© bien avant 1968 [35] c’est en septembre 1960 que François Cavanna et Georges Bernier le professeur Choron » lancent ce mensuel satirique. On y trouve dĂ©jĂ  des dessins de Cabu, Reiser, Wolinski, Topor et Hara-Kiri devient cĂ©lĂšbre en raison de ses dĂ©mĂȘlĂ©s avec la justice. Il y dĂ©veloppe un humour Ă  la fois anarchiste, subversif et amoral, Ă  base de scatologie et de situations salaces, de blagues de mauvais goĂ»t, de dĂ©tournements provocateurs de la culture de masse la publicitĂ©, le roman-photo. Hara-Kiri est sans doute le journal qui Ă©rige le mauvais goĂ»t et la provocation antibourgeoise Ă  un degrĂ© extrĂȘme sinon extrĂ©miste pour l’époque. Pour ses lecteurs d’avant-68, qui s’expriment aujourd’hui sur les forums Internet, il apparaĂźt que Mai 68 n’aurait pu avoir lieu sans Hara-Kiri ou du moins que le journal bĂȘte et mĂ©chant entre pour une grande part dans le souffle libertaire – et libertin ? – qui anime Mai 68 et les annĂ©es qui suivent. Alors s’agit-il une fois de plus d’une reconstruction un peu nostalgique, comparable Ă  celle qui a touchĂ© le rock ainsi Serge July dĂ©clarant vingt ans aprĂšs Mai 68 qu’il n’y aurait pas eu de Mai 68 sans le rock [36]. C’est possible, mais le groupe de presse Hara-Kiri les Éditions du Square, profite incontestablement de l’effet 68. Le 3 fĂ©vrier 1969 Cavanna lance Hara-Kiri Hebdo qui devient L’Hebdo Hara-Kiri en mai 1969, avec une Ă©troite collaboration de dessinateurs satiriques, le Hollandais Willem un ancien provo, Wolinski, Cabu, Reiser, GĂ©bĂ©. Cavanna croit nĂ©cessaire de publier une charte de Hara-Kiri Hebdo et rappelle les principes qui fondent la ligne Ă©ditoriale de ce journal il faut ĂȘtre fidĂšle Ă  la laĂŻcitĂ©, Ă  la dĂ©fense de l’écologie, aux idĂ©aux des LumiĂšres, aux droits de l’homme, Ă  la lutte contre le racisme et l’antisĂ©mitisme et Ă  la dĂ©nonciation de la cruautĂ© contre les animaux. Ce n’est pas tout Ă  fait un programme rĂ©volutionnaire ou mĂȘme libertaire, mais plutĂŽt un programme rĂ©publicain tout n’est donc pas permis dans le registre de la dĂ©rision ! Pourtant, la premiĂšre interdiction tombe en novembre 1969 pour pornographie et en novembre 1970, Ă  la mort du gĂ©nĂ©ral de Gaulle, L’Hebdo titre Bal tragique Ă  Colombey 1 mort [37] ». Le journal est Ă  nouveau interdit par les services du ministre de l’IntĂ©rieur, Raymond Marcellin – lequel fait aussi annuler des festivals pop, puis interdire des organisations gauchistes, ce qui en fait la bĂȘte noire de la presse alternative [38]. Nullement dĂ©couragĂ©, Cavanna lance Charlie Hebdo, plus politisĂ© avec Delfeil de Ton comme chroniqueur et qui dure dans sa formule d’origine de 1970 Ă  janvier 1982, tandis que Hara-Kiri reparaĂźt ensuite dans une formule mensuelle, proche de celle d’avant 1969. 21L’une des consĂ©quences du succĂšs de ces publications – et tout particuliĂšrement de Charlie Hebdo – est l’évolution du genre de la bande dessinĂ©e, jusque-lĂ  bien cadrĂ© par la loi de 1949 et sagement reprĂ©sentĂ© en France par Pilote, dirigĂ© par RenĂ© Goscinny, l’un des pĂšres d’AstĂ©rix. C’est dans ce journal destinĂ© aux enfants et adolescents que la plupart des auteurs de BD ont fait leurs classes, comme Cabu ou Reiser, et l’historien de l’humour ne peut ignorer l’influence d’un esprit Pilote » sur la jeune gĂ©nĂ©ration des annĂ©es 1960. Pilote ne s’émancipe vĂ©ritablement qu’à partir de 1968, sans pour autant se mettre hors la loi – le pĂšre fondateur veille au grain, jusqu’à sa mort en 1977. Ainsi Marcel Gotlib crĂ©e-t-il entre 1968 et 1972 la Rubrique Ă  Brac, savoureux mĂ©lange de parodie, de dĂ©rision et d’absurde, bien dans l’esprit du temps, qui succĂšde aux sages Dingodossiers, scĂ©narisĂ©s par Goscinny. Mai 68 est passĂ© par lĂ  et Pilote change incontestablement de ton les jeunes lecteurs de l’époque s’en aperçoivent ! Toutefois, ses collaborateurs se sentent encore bridĂ©s Gotlib fonde en 1972 L’Écho des savanes avec Mandryka et Claire BrĂ©techer trimestriel puis mensuel puis en 1975 le trimestriel Fluide glacial, sorte de version pour adultes de Pilote avec la mention rĂ©servĂ© aux adultes » et vĂ©ritable pĂ©piniĂšre de talents Binet, par exemple. 22Actuel est d’une nature un peu diffĂ©rente. Ce journal est fondĂ© en 1970 par Jean-François Bizot [39], Michel-Antoine Burnier et Bernard Kouchner sur une plateforme dite underground, en rĂ©fĂ©rence Ă  la contre-culture d’origine anglo-saxonne. Le journal connaĂźt son apogĂ©e entre 1971 et 1973, en reprenant un slogan censĂ© fĂ©dĂ©rer les hippies et les gauchistes Sexe, rock ’n’ roll, drogue, fĂȘte et rĂ©volution ». Aux États-Unis, cette hybridation a produit les yippies de Jerry Rubin, un mouvement trĂšs radical mais ouvert Ă  toutes les influences de la rock culture [40]. Il s’agit aussi, d’une certaine façon, de passer de LĂ©nine Ă  Lennon [41] ». Une des couvertures d’Actuel donne le menu sociologique de la rĂ©volution pour le plaisir » et rĂ©unit dans un mĂȘme Ă©lan le hippie-baba-cool, l’étudiant-gauchiste et le prolĂ©taire-ouvrier [42]. Les thĂšmes privilĂ©giĂ©s du journal sont le rock, le fĂ©minisme tendance MLF, la drogue, l’homosexualitĂ©, la libĂ©ration sexuelle, le voyage Ă  Katmandou, souvent traitĂ©s avec une dose d’humour et accompagnĂ©s de dessins, notamment ceux de l’AmĂ©ricain Robert Crumb. Jean-François Bizot considĂšre qu’Actuel se situe dans la continuitĂ© non politique du dĂ©lire de Mai 68 [43] ». La premiĂšre formule du magazine ne rĂ©siste en fait qu’un an au giscardisme et Ă  la sociĂ©tĂ© libĂ©rale avancĂ©e. Selon Bizot, le dĂ©ferlement de l’érotisme au milieu des annĂ©es 1970 et la banalisation des thĂšmes de la contre-culture ont rendu le journal sans objet, d’autant que la crise Ă©conomique a fait disparaĂźtre ce qui restait d’insouciance et de lĂ©gĂšretĂ© dans les utopies cas Coluche23À ce stade de notre Ă©tude, alors que la crise Ă©conomique commence Ă  s’inscrire dans le paysage politique et social, le retour Ă  Coluche s’impose. On retrouve d’abord le chansonnier au cƓur de quelques expĂ©riences libertaires post-68, Le cafĂ© de la gare, L’An 01 et l’équipe de Hara-Kiri/Charlie Hebdo. Pourtant, Michel Colucci, ce fils d’un immigrĂ© italien, nĂ© en 1944, sans autre diplĂŽme qu’un certificat d’études, est paradoxalement passĂ© Ă  cĂŽtĂ© de Mai 68, en spectateur amusĂ©. Il raconte avec un Ă©vident sens de la dĂ©rision son expĂ©rience – il se produisait alors dans les cabarets de la Montagne Sainte-GeneviĂšve – des rĂ©unions d’artistes J’ai pris un pied terrible aux rĂ©unions de comĂ©diens Ă  la Sorbonne. J’ai vu des mecs qui sont devenus rĂ©volutionnaires en trente secondes. Y’avait des spectacles gratuits, pour le peuple, et la caractĂ©ristique de ces spectacles, c’était le nombre de ringards, des mecs qui avant la rĂ©volution ne chantaient nulle part, on pouvait plus les sortir de scĂšne. Ils y tenaient des heures et des heures. Y chantaient tous, les mecs [44]. » D’aprĂšs ses biographes [45], une anecdote est significative. InterpellĂ© sans ses papiers d’identitĂ©, le 12 juin 1968 Ă  19 h 30 boulevard Beaumarchais, oĂč a lieu une manifestation, il dĂ©clare le procĂšs-verbal a Ă©tĂ© exhumĂ© ! J’allais chez Paul Beuscher pour chercher des cordes pour ma guitare. Je ne manifeste pas. » 24Quoi qu’il en soit, aprĂšs son succĂšs au cafĂ©-théùtre, Coluche devient au milieu des annĂ©es 1970 une grande vedette de la culture de masse [46], Ă  la fois clown et chansonnier, auteur de sketches qui le propulsent en tĂȘte d’affiche Ă  l’Olympia, animateur de radio trĂšs populaire et provocateur sur Europe n° 1 et RMC, comĂ©dien de cinĂ©ma, tout en poursuivant sa collaboration avec la contre-culture anarchisante il pose pour de nombreuses couvertures salaces de Hara-Kiri, collabore Ă  Charlie Hebdo. Il semble surtout que Coluche a Ă©tĂ© capable de marier de multiples traditions populaires, celles du cirque, du music-hall, du cabaret, avec un sens aigu du social, avec ses sketches sur le racisme, sur les Français moyens, sur le sport, les mĂ©dias. Son goĂ»t pour la provocation et la vulgaritĂ©, loin de n’amuser qu’une Ă©lite complice, plaĂźt au plus grand nombre, ce qui lui ouvre la porte de tous les mĂ©dias, sans exception, y compris la tĂ©lĂ©vision publique. Il s’agit aussi pour Coluche de faire reculer les frontiĂšres de l’humour et de la dĂ©rision, dans une attitude de transgression des barriĂšres respectables de l’humour. Tout est possible on peut rire de tout et sans tabous, y compris bien entendu de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. 25En projetant de se prĂ©senter aux Ă©lections prĂ©sidentielles de 1981, l’humoriste, dans un acte aussi pataphysique que situationniste, se situe certainement dans la vieille perspective du bouffon du roi, mais il apparaĂźt aussi comme le reprĂ©sentant – peut-ĂȘtre le dernier du genre – d’un certain esprit de Mai ». Ce n’est pas un hasard si l’idĂ©e de la prĂ©sidentielle vient de son ami Romain Goupil, comĂ©dien et cinĂ©aste, qui lui Ă©crit une partie de ses textes pour la radio. Or, Goupil est un ex-militant d’extrĂȘme gauche, l’un des fondateurs des ComitĂ©s Vietnam lycĂ©ens dans les annĂ©es 1967-1968, Ă  la tĂȘte des ComitĂ©s d’action lycĂ©enne en 1968, membre de la JCR d’Alain Krivine et le rĂ©alisateur de Mourir Ă  30 ans 1982, film oĂč il revient sur le suicide de son compagnon de lutte Michel Recanati. 26Le programme Ă©lectoral bleu blanc merde » de Coluche [47] est un manifeste-canular Ă  mi-chemin entre l’anarchisme bon enfant, le gag potache et l’inventaire Ă  la PrĂ©vert version Charlie. Il n’est pas sans rappeler Ă  travers ses slogans – il est le seul candidat qui n’a pas besoin de mentir » – Alphonse Allais et son Captain Cap 1902, satire caustique et fantaisiste du monde politique. Certes, cette candidature dĂ©plaĂźt dans l’ensemble au gauchisme pur et dur, mais elle a tout de mĂȘme le ferme soutien des journaux de la contre-culture, tels Hara-Kiri et Charlie Hebdo, qui publient le manifeste Ă©lectoral du candidat. Elle peut aussi compter sur LibĂ©ration, le quotidien s’étant en 1978 Ă©loignĂ© du gauchisme pour devenir un quotidien politique et culturel gĂ©nĂ©raliste dans le vent ». Le Nouvel Observateur, encore mal remis de l’éviction de Michel Rocard Ă  la candidature prĂ©sidentielle lui consacre sa une, mais fait vite machine arriĂšre. À cette presse de gauche se joint une partie de la jeunesse lycĂ©enne et Ă©tudiante, d’un certain nombre d’artistes du showbiz et de la chanson. Dans le ComitĂ© de soutien Ă  la candidature de Coluche [48], on est assez peu Ă©tonnĂ© d’y trouver Serge July, Jean-Luc Godard, Romain Bouteille ou Daniel Cohn-Bendit mais un peu plus surpris de voir qu’un certain nombre d’intellectuels tels Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze ou FĂ©lix Guattari soutiennent cette candidature atypique. Le soutien d’un Bourdieu [49] s’explique par le fait que le sociologue dĂ©clare ne pas aimer les partis politiques », mais aussi parce qu’il croit trĂšs sĂ©rieusement aux vertus citoyennes de la sociĂ©tĂ© civile », dont Coluche est alors pour lui le meilleur reprĂ©sentant. À tel point d’ailleurs qu’avec 12 % et mĂȘme 16 % dans certains sondages d’intentions de vote, Coluche se prend au jeu et donc au sĂ©rieux ; il fait peur aux politiques et suscite contre lui une campagne de presse soigneusement orchestrĂ©e. Lorsqu’il se retire de la course en avril 1981, Pierre Bourdieu lui-mĂȘme stigmatise les professionnels de la politique qui ont refusĂ© Ă  ce casseur de jeu le droit d’entrĂ©e, que les profanes lui accordaient massivement ». Face au danger potentiel que reprĂ©sente cette candidature atypique, le pouvoir – Ă  gauche comme Ă  droite, car Coluche a inquiĂ©tĂ© tous les appareils – reprend la main, un peu comme il a pu le faire en Mai 68, c’est-Ă -dire sans mĂ©nagement, en mettant en avant la dĂ©fense des valeurs dĂ©mocratiques et celle des institutions – et surtout la sacro-sainte fonction prĂ©sidentielle. C’est aussi l’analyse d’Arnaud Mercier, pour lequel le cas Coluche illustre parfaitement ce qui peut advenir lorsqu’un bouffon outrepasse les limites Ă  l’intĂ©rieur desquelles il a traditionnellement le droit de tout dire et de tout faire [50] ». En fait, Coluche est Ă  son tour la victime du processus de dĂ©rision qu’il avait cru pouvoir contrĂŽler se sentant rabaissĂ©s et humiliĂ©s, les gens sĂ©rieux » fourbissent les mĂȘmes armes ironie, mĂ©pris, coups bas pour disqualifier l’ l’éclat de rire au grand cauchemar » ?27L’échec du candidat Coluche marque t-il alors la fin d’une certaine forme de dĂ©rision post-68, celle d’une contre-culture protĂ©iforme, dont l’humour masquerait la vacuitĂ© intellectuelle et artistique [51] ? Il est devenu assez courant depuis le dĂ©but des annĂ©es 1980 de tourner en dĂ©rision la pensĂ©e 68 » et de la rendre responsable de la confusion des valeurs, du nivellement par le bas et de la dictature du tout culturel » [52]. D’une certaine façon, les annĂ©es 1980 apparaissent comme une concrĂ©tisation de certains idĂ©aux de Mai, alors que les soixante-huitards sont passĂ©s allĂšgrement du col Mao au Rotary [53] » et se retrouvent dans les allĂ©es du pouvoir l’écologie politique fait une percĂ©e notable, les valeurs hĂ©donistes n’ont jamais Ă©tĂ© aussi partagĂ©es et revendiquĂ©es, les Ă©tudiants nĂ©s en 1968 occupent de nouveau les rues en 1986, contre le projet de loi Devaquet, tandis que la libĂ©ralisation des ondes provoque une vĂ©ritable flambĂ©e libertaire. Ainsi la radio libre » Carbone 14 Ă  Paris fait-elle de la dĂ©rision un succĂšs d’audience [54] elle adopte entre 1981 et 1983 un ton dĂ©calĂ©, mĂ©lange d’esprit Hara-Kiri, d’humour Ă  la Coluche et de cafĂ©-théùtre dĂ©jantĂ©. Les animateurs comme les auditeurs de cette station Ă©phĂ©mĂšre ne sont plus des soixante-huitards », mais des jeunes nĂ©s Ă  la fin des annĂ©es 1950, qui ont baignĂ© dans l’atmosphĂšre particuliĂšre des annĂ©es 1970 ils ont Ă©tĂ© baba-cool » puis punk ». À la fin des annĂ©es 1980, c’est cette mĂȘme gĂ©nĂ©ration post-68 qui fait le succĂšs des Ă©missions parodiques sur Canal +, d’abord Les nuls » 1987-1988, puis Les guignols de l’info » Ă  partir de 1988. La satire de la tĂ©lĂ©vision comme de la politique – et plus largement de la sociĂ©tĂ© du spectacle » n’est certes pas nouvelle, mais elle est porteuse d’une forme de dĂ©rision postmoderne », qui ne se fixe plus de limites. Il devient interdit d’interdire » dans certains mĂ©dias audiovisuels, qui ont compris tout le bĂ©nĂ©fice qu’ils pouvaient tirer de ces formes de provocation. C’est le triomphe d’un rire qui contribuerait selon le sociologue Paul Yonnet Ă  l’installation d’un nouvel ordre moral mĂ©diatique [55] », qui domine tout particuliĂšrement les shows tĂ©lĂ©visĂ©s. Selon Paul Yonnet ce comique consiste Ă  ĂȘtre cynique, amoral, grossier, ordurier, anticlĂ©rical, de s’avouer cruel, alcoolique, obsĂ©dĂ© sexuel, de dĂ©tester la religion, de dĂ©fendre le droit de tricher [
] de se moquer des Juifs comme des paysans normands
 » Ce que dĂ©nonce – ou constate simplement – le sociologue, c’est le moment oĂč les tĂ©lĂ©spectateurs complices des shows mĂ©diatiques ne savent plus prendre la distance indispensable que requiert la caricature ou l’humour et considĂšrent le dĂ©dain et le mĂ©pris comme les formes normales des relations humaines et sociales. Les hommes politiques eux-mĂȘmes s’en rendent complices, participant aux Ă©missions les plus racoleuses, lançant des bons mots » ou des calembours de plus en plus douteux. Quant aux anciens papes de la contre-culture, ils cultivent la nostalgie distante des valeurs libertaires, qu’il convient surtout de ne plus prendre au sĂ©rieux [56]. C’est le conformisme de l’irrĂ©vĂ©rence, la banalisation du rire, aussi provocateur soit-il, et d’une certaine façon aussi l’entrĂ©e en dĂ©rision » d’une sociĂ©tĂ© en plein vide critique ». Rendre Mai 68 seul responsable de ces dĂ©rives apparaĂźt tout aussi excessif que de lui imputer la perte de l’autoritĂ© des familles, de l’École ou de l’État. La sociĂ©tĂ© des annĂ©es 1980-1990 est devenue de fait plus Ă©clatĂ©e, plus individualiste, attachĂ©e au bien-ĂȘtre et au paraĂźtre, faisant de la dĂ©rision une valeur quasi consensuelle et donc sans aucune force vĂ©ritablement subversive. Les engagements collectifs aussi ont changĂ© de nature les grandes causes humanitaires, fortement mĂ©diatisĂ©es, ont remplacĂ© les idĂ©ologies. Sur fond de crise Ă©conomique et de montĂ©e de la pauvretĂ©, Coluche crĂ©e Les restos du cƓur » en 1985, comme rĂ©ponse au mal ĂȘtre social. L’évĂ©nement n’est plus du domaine de la contre-culture il est mĂ©diatisĂ© par TF1 aux heures de grande Ă©coute, rĂ©unissant en direct une plĂ©iade de chanteurs de variĂ©tĂ©, de sportifs, de comĂ©diens, d’animateurs de radio et de tĂ©lĂ©vision, d’hommes politiques [57]. C’est, pour reprendre l’expression de François Cusset, le grand cauchemar [58] » d’une fin de siĂšcle qui semble avoir enterrĂ© les rĂȘves de 1968, sans en assumer pleinement l’hĂ©ritage [59]. Notes [1] Georges Minois, Histoire du rire et de la dĂ©rision, Paris, Fayard, 2000, p. 510-579. Il s’agit de l’une des seules synthĂšses historiques sur le sujet. [2] Revue semestrielle publiĂ©e par l’Association pour le dĂ©veloppement des recherches sur le comique, le rire et l’humour CORHUM et le Centre de recherche interdisciplinaire sur l’humour CRIH – Paris-VIII. [3] L’historien du culturel trĂšs contemporain travaille sur un terrain saturĂ© de sources tĂ©moignages, analyses socio-historiques, philosophiques, journalistiques, productions mĂ©diatiques de toute nature. Il est aussi prisonnier des mĂ©moires gĂ©nĂ©rationnelles », y compris parfois de la sienne. Les outils mĂ©thodologiques se consolident depuis une vingtaine d’annĂ©es mais les piĂšges demeurent nombreux. [4] Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide, essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983 ; Gilles Lipovetsky a prolongĂ© sa rĂ©flexion dans Le Bonheur paradoxal, Paris, Gallimard, 2006. [5] La dĂ©rision est une attitude plus nettement mĂ©prisante que l’humour. Il existe en effet dans la dĂ©rision une dimension critique qui n’est plus tout Ă  fait celle du dĂ©tachement humoristique, dans la mesure oĂč l’on cherche Ă  rendre un fait ou un personnage insignifiant. Elle tend Ă  devenir, selon Arnaud Mercier un redoutable instrument de jugement social, de dĂ©foulement et d’agression [
] mais aussi parfois d’innovation, car en contestant on s’affirme et on s’oppose Ă  des codes existants pour en proposer d’autres » Arnaud Mercier, Pouvoirs de la dĂ©rision, dĂ©rision des pouvoirs », HermĂšs, dossier DĂ©rision-Contestation », 29, 2001. Lorsqu’elle se fait catharsis, elle peut se rĂ©vĂ©ler une salutaire purgation, au sens aristotĂ©licien du terme. Selon Christian SavĂšs, elle est une des catĂ©gories fondamentales de l’expĂ©rience humaine » et une dimension essentielle de la conscience historique » Christian SavĂšs, Éloge de la dĂ©rision, une dimension de la conscience humaine, Paris, L’Harmattan, 2007. Pour certains mĂ©decins et psychologues, elle est aussi une expression psychotique, au sens oĂč son emploi permet d’annuler la portĂ©e de ce qui est exprimĂ© ou montrĂ© et de neutraliser l’autre » par le mĂ©pris ou l’humiliation. [6] Notons que pour d’autres pĂ©riodes historiques par exemple le Moyen Âge, la dĂ©rision devient un sujet majeur de recherche, lire notamment Élisabeth Crouzet-Pavan et Jacques Verger dir., La DĂ©rision au Moyen Âge de la pratique sociale au rituel politique, Paris, Publication de la Sorbonne, 2007. Les auteurs montrent que la dĂ©rision est une arme redoutable d’humiliation et de disqualification, trĂšs codifiĂ©e Ă  l’époque mĂ©diĂ©vale. [7] Henri Cartier-Bresson, Rue de Vaugirard, Paris, mai 1968. [8] Votez Coluche », bourse du travail de Lyon, du 18 au 23 dĂ©cembre 1980, 21 heures. [9] Pour reprendre l’expression de l’ouvrage polĂ©mique de Luc Ferry et d’Alain Renaut, La PensĂ©e 68, essai sur l’anti-humanisme contemporain, Paris, Gallimard, Folio », 1988. [10] Un roman trĂšs autobiographique publiĂ© au Seuil en 2002. [11] On pense aux grandes fĂȘtes antiques ou mĂ©diĂ©vales comme les Saturnales romaines, les fĂȘtes des fous, de l’ñne, aux carnavals. Lire aussi Élisabeth Crouzet-Pavan et Jacques Verger dir., op. cit. Toutefois, il faut se garder de rĂ©duire Mai 68 Ă  une grande fĂȘte estudiantine, au risque d’un contresens total sur la nature politique et sociale du mouvement. [12] Ronald Landheer, L’humour contestataire les slogans de 1968 », Humoresques, 19, janvier 2004. [13] Bernard Brillant, Les Clercs de 68, Paris, PUF, 2003. [4] Action est une publication nĂ©e le 5 mai 68 et qui survit un peu plus d’un an de maniĂšre Ă©pisodique. Y participent notamment certains fondateurs d’Actuel mais aussi de LibĂ©ration. [15] Journal de la Nouvelle Gauche anglaise fondĂ© en mai 1968 par Tariq Ali. Ouvert Ă  la contre-culture pop il considĂšre Mick Jagger comme l’égal de Marx et d’Engels Black Dwarf du 27 octobre 1968. De nombreux intellectuels de gauche y Ă©crivent librement, comme le dramaturge David Mercer, l’historien Eric Hobsbawm. [16] Guy Debord, Mode d’emploi du dĂ©tournement », Les LĂšvres nues, 8, mai 1956. Une autre forme de dĂ©tournement est celle des mots, initiĂ©e par l’Oulipo dans les annĂ©es 1960 et dont on ne peut sous-estimer la posture de dĂ©rision », mĂȘme si le lien avec Mai 68 n’est pas Ă©vident Ă  Ă©tablir. [17] [18] Allusion Ă  la cĂ©lĂšbre Ă©mission pour enfants des annĂ©es 1960. [19] Gulliver, 1, novembre 1972. En dĂ©cembre 1971 paraĂźt L’Antinorm, revue du FHAR. [20] Jean-Paul Sartre est le directeur de publication de ce bimensuel. [21] Roland Castro n’a toutefois pas abandonnĂ© la posture de dĂ©rision contre le politiquement correct » si l’on en croit les propositions prĂ©sidentielles de son Mouvement de l’utopie concrĂšte en 2007 http// www. utopiesconcretes. org/ . [22] Le festival RĂ©sistances » de Tarascon-sur-AriĂšge avait pour thĂšme de son millĂ©sime 1998 68 n’est pas fini », avec une programmation cinĂ©matographique Ă©clectique. [23] La Dialectique peut-elle casser des briques ? n’est qu’un exemple parmi les nombreux dĂ©tournements situationnistes de films orientaux, dont le sinologue RenĂ© ViĂ©net est le spĂ©cialiste, ainsi L’Aubergine est farcie, Une soutane n’a pas de braguette, Mao par lui-mĂȘme, Chinois, encore un effort pour ĂȘtre rĂ©volutionnaire, Du sang chez les taoĂŻstes, Dialogue entre un maton CFDT et un gardien de prison affiliĂ© au syndicat CGT du personnel pĂ©nitentiaire. La Dialectique est en visionnage libre sur http// www. ubu. com/ film/ vienet. html. [24] Thomas Genty, op. cit. [25] Réédition des planches de L’An 01 aux Ă©ditions L’Association 2000. Le film est alors un succĂšs public cent vingt-cinq mille spectateurs sur prĂšs de vingt semaines d’exploitation dans deux salles du Quartier Latin. [26] L’An 01 n’est pas une Ɠuvre situationniste, mais elle reprend Ă  son compte sans les prendre vraiment au sĂ©rieux toute une sĂ©rie de propositions situationnistes sur la libĂ©ration sociale. [27] On y voit notamment Romain Bouteille, Coluche, Henri Guybet, Sotha, Renaud SĂ©chan, Martin Lamotte, mais aussi le trio des Valseuses, Patrick Dewaere, Miou-Miou et GĂ©rard Depardieu. [28] Les Shadoks », ORTF, 1968-1969. [29] Philippe Val est actuellement le rĂ©dacteur en chef de Charlie Hebdo. [30] J. BĂ©reaud, La chanson française depuis Mai 68 », The French Review, 62 2, dĂ©cembre 1988. [31] On lui doit notamment la chanson CrĂšve Salope, composĂ©e dans la Sorbonne occupĂ©e, manifeste rageur contre l’autoritĂ© des parents et surtout des professeurs et des flics ». [32] F. Samuelson, Il Ă©tait une fois LibĂ©, Paris, Flammarion, Ă©d. rev. et corr., 2007. [33] La Gueule ouverte offre peut-ĂȘtre un intĂ©rĂȘt humoristique limitĂ©, mais il traduit bien les dĂ©buts de l’écologie politique. Son fondateur, Pierre Fournier, transfuge de Charlie Hebdo, imprime Ă  ce journal qui paraĂźt jusqu’en 1980 un ton dĂ©calĂ© et proche de la contre-culture. [34] Voir l’exposition The Sixties, annĂ©es utopies, 1962-1973, France/Grande-Bretagne », BDIC, 1996. [35] Alexandre Devaux, Hara-Kiri mensuel, le berceau de l’humour bĂȘte et mĂ©chant », Humoresques, 23, janvier 2006. [36] Ancien maoĂŻste et cofondateur de LibĂ©ration, Serge July a cherchĂ© dans les annĂ©es 1980 Ă  culturaliser » Mai 68 et Ă  pratiquer, selon les termes de François Cusset, la rĂ©duction rĂ©trospective de l’évĂ©nement social Ă  ses seuls avatars culturels » François Cusset, La DĂ©cennie le Grand Cauchemar des annĂ©es 1980, Paris, Albin Michel, 2006. De fait, lorsque July parle de Mai 68 comme d’une rĂ©volution rock » LibĂ©ration, hors sĂ©rie, mai 1988, L’album de nos 20 ans » , c’est oublier que les gauchistes français n’écoutaient pas beaucoup cette musique ou s’en cachaient. [37] Allusion au fait divers du dancing de Saint-Laurent-du-Pont, dĂ©but novembre, oĂč 156 jeunes gens trouvent la mort dans un incendie L’Hebdo Hara-Kiri, 94, 16 novembre 1970. [38] Raymond Marcellin, ministre de l’IntĂ©rieur de 1968 Ă  1974, procĂšde notamment en juin 1973 Ă  la dissolution de la Ligue communiste rĂ©volutionnaire. Il est souvent caricaturĂ© par la presse d’extrĂȘme gauche sous les traits d’un CRS, la matraque Ă  la main. [39] Jean-François Bizot, Free Press la contre-culture vue par la presse underground, Paris, Panama, 2006. Actuel renaĂźt dans les annĂ©es 1980 sur des bases postmodernes, nettement moins contre-culturelles. [40] Jerry Rubin, Do It, Paris, Seuil, Points », 1971. [41] L’ex-Beatles John Lennon est au dĂ©but des annĂ©es 1970 le symbole de la contre-culture anglo-saxonne, militant avec son Ă©pouse, l’artiste japonaise Yoko Ono, pour la paix dans le monde, tout en revendiquant ses origines de classe working class heroe. [42] Actuel, juin 1971. Le mĂȘme numĂ©ro consacre aussi un article au nouveau gauchisme » et Ă  VLR. [43] Apostrophes, Farceurs et pasticheurs », A2, 1er avril 1977. L’émission est intĂ©ressante Ă  plus d’un titre, les invitĂ©s Bory, Averty, Bizot revendiquant Ă  des degrĂ©s divers le droit Ă  l’humour et Ă  la rigolade » comme droit citoyen. [44] [45] Philippe Boggio, Coluche, l’histoire d’un mec, Paris, Flammarion, 2006. [46] Bertrand Lemonnier, Coluche, roi de l’époque », L’Histoire, 276, mai 2003. [47] Hara-Kiri, 231. [48] Charlie-Hebdo, 5 novembre 1980. [49] Ce soutien a Ă©tĂ© largement commentĂ©. Pierre Bourdieu s’en est beaucoup expliquĂ©, notamment dans l’émission de France Culture Les chemins de la connaissance » et ses entretiens avec Roger Chartier 1988. [50] Arnaud Mercier, op. cit. [51] Alain Finkielkraut a stigmatisĂ© dans l’émission Esprits libres » les ravages de l’humour coluchien et du on peut rire de tout », mais existe-t-il aujourd’hui en France l’équivalent d’un Coluche ? Esprits libres », France 2, le 2 mars 2007 [52] Luc Ferry et Alain Renaut, op. cit. ; Alain Finkielkraut, La DĂ©faite de la pensĂ©e, 1987. Les annĂ©es 1980 voient en effet l’extension du terme de culture Ă  tous les domaines de la vie quotidienne et de la production de masse. Une paire de bottes vaut Shakespeare », lance Finkielkraut dans un raccourci dĂ©risoire. [53] Guy Hocquenghem, Lettre ouverte Ă  ceux qui sont passĂ©s du col Mao au Rotary, Paris, Albin Michel, 1986. [54] France Culture, La Fabrique de l’Histoire », janvier 2007 Histoire des radios libres en France ». [55] Paul Yonnet, La planĂšte du Rire, sur la mĂ©diatisation du comique », Le DĂ©bat, mars-avril 1990. [56] Dans les annĂ©es 1980-1990, lorsque Jean-François Bizot relance Actuel, il contribue Ă  la nostalgie trĂšs fin de siĂšcle des annĂ©es 1970, dĂ©sormais distanciĂ©es et rĂ©habilitĂ©es, y compris sur le plan politique les annĂ©es Pompidou » et les annĂ©es Giscard ». [57] TF1, 26 janvier 1986. [58] François Cusset, op. cit. Cet ouvrage offre un panorama Ă©clatĂ© mais saisissant de la dĂ©cennie 1980 et de la fin des idĂ©ologies. [59] Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l’hĂ©ritage impossible, Paris, La DĂ©couverte, 2006. [*] AgrĂ©gĂ© de l’universitĂ© et docteur en histoire, Bertrand Lemonnier est professeur de chaire supĂ©rieure au lycĂ©e Louis-le-Grand Paris. Il a notamment participĂ© Ă  deux ouvrages sur Mai 68 Philippe ArtiĂšres et Michelle Zancarini-Fournel dir., 68, une histoire collective La DĂ©couverte, 2008, ainsi que Henri Rey et Jacques Capdevielle dir., Dictionnaire de Mai 68, Larousse, 2008. Par Laurent P., Elodie D. Photos par Elodie D. PubliĂ© le 15 novembre 2019 Ă  18h36 Le Centre Pompidou accueille Christian Boltanski du 13 novembre 2019 au 16 mars 2020 pour une grande exposition, "Faire son temps". Une exposition Ă  la symbolique puissante, qui questionne la vie, la mort et ce long chemin qu'est la vie ! L'art n'a aucune frontiĂšre... Le Centre Pompidou consacre une exposition au plasticien français Christian Boltanski du 13 novembre 2019 au 16 mars 2020. L'artiste ne veut pas parler de rĂ©trospective mais d'une Ɠuvre Ă  part, un cheminement dans ses Ɠuvres avec une trame particuliĂšre la vie, ou plutĂŽt la mort. À lire aussiLes expositions d'aoĂ»t 2022 Ă  Paris et en Ile-de-France Ă  ne manquer sous aucun prĂ©texteQue faire ce week-end Ă  Paris avec les enfants, ces 20 et 21 aoĂ»t 2022Les musĂ©es et monuments gratuits ce dimanche 4 septembre 2022 Ă  Paris"Faire son temps" rĂ©unit 40 Ɠuvres "sensible et corrosive", l'exposition questionne ce qui reste de nous aprĂšs la mort. Une photo, une vidĂ©o, des vĂȘtements, et nos restes, enfermĂ©s dans un cercueil ou une boĂźte... Et Ă  cĂŽtĂ© de cela, l'environnement, immuable, avec ces champs de blĂ© et ses vagues qui viennent et reviennent Ă  l'infini. Si Christian Boltanski semble macabre, il parle toujours avec humour et considĂšre que l'art est une façon d'explorer la question de la mĂ©moire nĂ©cessaire. Impossible de ne pas penser Ă  la Shoah dans cette exposition, une obsession pour Boltanski. L'artiste est nĂ© en 1944 de parents juifs, et pose souvent la question de la survie. On est vite mal Ă  l'aise et il est difficile de trouver une Ɠuvre qui fasse sourire dans ce dĂ©dale. On se perd vite entre le Terril Grand-Hornu 2015, amas de vĂȘtements noirs, les FantĂŽmes de Varsovie 2001 et les Tombeaux 1996, et on pense qu'ils nous hanteront pendant des annĂ©es... Preuve que Christian Boltanski a rĂ©ussi son pari de la mĂ©moire ! Nous sommes le 31 dĂ©cembre 1957. Il est 22 heures. Un coursier sonne Ă  la porte de Maurice et Claude Hersaint, alors qu’ils sont sur le dĂ©part pour prendre un train de nuit. À cette heure tardive et Ă  leur grande surprise, le coursier leur remet, de la part d’Óscar DomĂ­nguez, un petit paquet contenant un dessin encadrĂ©[1]. Le dessin reprĂ©sente une femme nue aux gros seins et Ă  tĂȘte d’oiseau, avec une fleur Ă  la main et une feuille au bec. Cette sorte de faune de la Saint Sylvestre est dĂ©diĂ© en ces termes au collectionneur Maurice Hersaint pour mon trĂšs cher Hersa[i]nt avec le souvenir de l’avenir / DomĂ­nguez ». DomĂ­nguez qui a crayonnĂ© ces mots le 31 dĂ©cembre 1957, quelques heures avant de se donner la mort, n’a fait que constater, au tournant de l’annĂ©e nouvelle, et avec un certain humour, que l’avenir n’était plus pour lui qu’un souvenir. Rivalisant avec l’humour d’un Jean-François Lacenaire en marche vers la guillotine, le peintre canarien a ainsi renouĂ© avec l’esprit de son ex-ami AndrĂ© Breton dont il avait rĂ©alisĂ© jadis la couverture du tirage de tĂȘte de l’Anthologie de l’humour noir. Mais si l’expression le souvenir de l’avenir » a pu paraĂźtre ironique et terrible Ă  l’homme DomĂ­nguez se prĂ©parant au suicide, la formule Ă©tait nĂ©anmoins familiĂšre au peintre natif de Tenerife, qui ne pouvait pas ne pas se souvenir de deux de ses Ɠuvres majeures de 1938, Ă  savoir, le dessin Le Souvenir de l’avenir publiĂ© dans le recueil Trajectoire du rĂȘve, et la toile Souvenir de l’avenir, une des premiĂšres manifestations de sa peinture lithochronique. Le dessin et la toile Examinons d’abord le dessin Le Souvenir de l’avenir. Tandis qu’un cygne se profile Ă  l’horizon, on dĂ©couvre au premier plan une sorte de meuble incurvĂ© et oblong, surmontĂ© d’un phonographe Ă  pavillon et servant de piĂ©destal Ă  une crĂ©ature mi-femme mi-cygne, dont la robe Ă©pouse exactement la forme d’un pavillon de gramophone. Or si nous combinons en pensĂ©e d’une part le phonographe Ă  pavillon et d’autre part la crĂ©ature fĂ©minine Ă  la robe Ă©vasĂ©e d’oĂč Ă©mergent d’un cĂŽtĂ© deux pieds cambrĂ©s et de l’autre un bras coudĂ©, on obtient trĂšs exactement le fameux objet de DomĂ­nguez intitulĂ© Jamais reprĂ©sentant les pieds chaussĂ©s de talons aiguilles d’une femme happĂ©e par un pavillon de gramophone et dont une main nĂ©anmoins ressort par le conduit Ă©troit du pavillon pour remplir la fonction d’un bras de phonographe frĂŽlant les seins et le ventre d’un plateau en rotation. Proposons une lecture sonore du dessin et de l’objet. Commençons par le dessin, oĂč coexistent un phonographe en Ă©tat de marche et une femme-cygne en position de danseuse. Ne pourrait-on pas dire, vu le cygne au fond du dessin, qu’est mis en scĂšne ici le fabuleux chant du cygne, du doux et merveilleux chant que le cygne ferait entendre avant de mourir ? Le titre du dessin, Le Souvenir de l’avenir, aurait alors un sens prĂ©monitoire. Il annoncerait la mort imminente de la ballerine ou de la femme-cygne. Mais dĂšs que l’on passe Ă  l’objet, il n’y a plus de doute, la mort est Ă  l’Ɠuvre. La femme aux talons aiguilles est bel et bien absorbĂ©e par le pavillon du gramophone. Comme elle fait corps avec l’instrument, on peut Ă  nouveau parler de chant du cygne. N’est-ce pas, pour DomĂ­nguez, mais aussi pour nous, qu’un phonographe fait entendre, ou fait mĂȘme vibrer, les accents de la vie, dans les sillons de la mort ? Quant au titre de l’objet, Jamais, il a beau sonner comme un refus de la mort, il finit par dĂ©signer ce que prĂ©cisĂ©ment il veut dĂ©nier, c’est-Ă -dire l’instance de la mort emportant ou ravissant la frĂȘle et exquise danseuse. En cette mĂȘme annĂ©e 1938, oĂč l’objet Jamais est prĂ©sentĂ© Ă  l’exposition internationale du surrĂ©alisme de la galerie des Beaux-Arts et oĂč le dessin Le Souvenir de l’avenir paraĂźt dans le recueil Trajectoire du rĂȘve d’AndrĂ© Breton, DomĂ­nguez peint Souvenir de l’avenir, un de ses premiers tableaux lithochroniques. Le dessin et la toile ont beau avoir le mĂȘme titre, ils n’ont pas le mĂȘme motif. En effet, nulle trace de personnage da ns la toile Souvenir de l’avenir, hormis une machine Ă  Ă©crire aux touches Ă©chevelĂ©es, modeste artefact perdu dans un vaste paysage minĂ©ral oĂč les plissements gĂ©ologiques du relief le disputent Ă  d’infranchissables failles. Quand il peint cette toile, Óscar DomĂ­nguez commence Ă  prendre conscience de la minĂ©ralisation du temps, du concept de peinture ou de sculpture lithochronique qu’il dĂ©veloppera bientĂŽt avec Ernesto SĂĄbato. Le titre du tableau, Souvenir de l’avenir, tĂ©moigne que le peintre nĂ© Ă  La Laguna a la ferme intention de batailler avec le temps. Mais tandis que le dessin Le Souvenir de l’avenir et l’objet Jamais, qui en est l’illustration concrĂšte, magnifiaient l’image onirique du chant du cygne ou de la femme qui disparaĂźt, la toile Souvenir de l’avenir qui met Ă  nu les strates gĂ©ologiques du relief et pĂ©trifie mĂȘme un nuage, entend moins figurer le temps par une image fulgurante qu’embrasser sa notion et en indiquer les linĂ©aments. Mais, dans le paysage minĂ©ral et dĂ©solĂ© du tableau, la petite machine Ă  Ă©crire aux touches dĂ©glinguĂ©es ne passe pas inaperçue. On dĂ©couvre en effet, et cela pourrait nous faire remonter jusqu’aux futuristes, que la machine Ă  Ă©crire comme le phonographe sont des capteurs ou des intercesseurs du temps. Il semblerait, par exemple, que la feuille de papier enroulĂ©e sur la machine Ă  Ă©crire de Souvenir de l’avenir pourrait comporter quelque message dactylographiĂ© et pourquoi pas quelque confession Ă  portĂ©e testamentaire. Le souvenir du futur En 1938, il y a un avis de tempĂȘte pour DomĂ­nguez. La guerre en Espagne le tient plus que jamais Ă©loignĂ© de Tenerife. Il a une grande part de responsabilitĂ© dans l’accident qui vaut Ă  Victor Brauner la perte d’un Ɠil. Et, bien entendu, les menaces de dĂ©flagration qui pĂšsent sur l’Europe n’ont aucune raison d’épargner la France. Tout cela contribue Ă  une interrogation ardente sur le passĂ©, le prĂ©sent et le futur. Mais comment expliquer, plus prĂ©cisĂ©ment, que DomĂ­nguez ait fait sienne l’expression souvenir de l’avenir » ? En fait, le fameux rĂȘve d’AndrĂ© Breton du 7 fĂ©vrier 1937 oĂč le peintre de Tenerife fait surgir de sa toile des lions fellateurs peut nous mettre sur la piste. En effet, quand le peintre de La Laguna anime d’abord sa toile en nouant des arbres, qu’il transforme ensuite en lions fellateurs, pour faire jaillir enfin une aurore borĂ©ale, il produit certes du mouvement, mais, mieux encore, il rĂ©alise, tel un cinĂ©aste, l’équivalent d’une durĂ©e filmique. Pour tout dire, Breton dĂ©couvre en DomĂ­nguez un peintre du temps, et qui plus est, un peintre orgiaque et cosmique. Et comme de surcroĂźt, Breton accorde au rĂȘve, tout au moins sur le plan thĂ©orique, une valeur prĂ©monitoire, on peut penser que cela engage DomĂ­nguez, en particulier aux yeux de Breton, Ă  devenir un voyant du temps. Mais que DomĂ­nguez devienne un guetteur ou un voyant du temps, cela n’a rien d’étonnant, si l’on songe que le surrĂ©alisme ne poursuit rien d’autre que le hasard objectif ou la magnĂ©tisation des durĂ©es. À cet Ă©gard, il faut examiner de prĂšs le frontispice de l’édition de 1927 de l’Introduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, un frontispice reproduisant une page autographe d’AndrĂ© Breton. Durant l’hiver 1924-1925, l’auteur de l’Introduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ© avait jetĂ© sur le papier les concepts philosophiques de ce qu’il faut bien appeler le temps sans fil surrĂ©aliste. Or, en bas de cette page manuscrite, qui tient Ă  la fois du plan et du brouillon, on voit apparaĂźtre l’expression Le souvenir du futur », qui est l’équivalent exact de la formule Le souvenir de l’avenir », que DomĂ­nguez utilisera Ă  deux reprises en 1938. L’important n’est pas de savoir si, oui ou non, Breton a soufflĂ© Ă  DomĂ­nguez le titre Le Souvenir de l’avenir, mais de constater qu’il y a de la part de DomĂ­nguez comme de Breton un vĂ©ritable attrait pour la notion de temps. DĂšs lors, il faut se pencher sĂ©rieusement sur la partie du frontispice oĂč figure l’expression Le souvenir du futur », une formulation que Breton a d’ailleurs tenu Ă  souligner. Voyons la premiĂšre phrase de ce qu’il faut dĂ©signer comme la quatriĂšme partie du frontispice. Cette phrase est composĂ©e d’un Ă©noncĂ© suivi d’une parenthĂšse Je me souviens la part de ce que l’on m’on accordera que j’invente dans ce dont je me souviens ». On le voit, pour AndrĂ© Breton, la mĂ©moire est sujette Ă  caution. Il y a dans la remĂ©moration du passĂ© une part qui est authentique, vĂ©ridique ou fidĂšle, mais il y a aussi une part de pure fabulation dans les souvenirs, comme si l’imagination s’invitait au festin des Ă©vĂ©nements passĂ©s ou rĂ©volus. C’est donc aprĂšs avoir notĂ© cette phrase sur le souvenir proprement dit, un souvenir qui est autant une imagination du passĂ© qu’une mĂ©moire du passĂ©, que Breton lui adjoint l’expression audacieuse de souvenir du futur ». Une expression audacieuse, qui rĂ©sulte d’une simple symĂ©trie dans la pensĂ©e de Breton. En effet, de mĂȘme que l’imagination vient troubler l’évocation du passĂ©, la mĂ©moire Ă  son tour vient hanter les contrĂ©es du futur. DĂšs lors, Breton est Ă  mĂȘme de distinguer les trois types d’anticipations qui incarnent Ă  merveille le souvenir du futur, Ă  savoir, les promesses, les prophĂ©ties et les antĂ©cĂ©dents. En qui concerne les promesses, Breton affirme qu’elles seront tenues ou non », tout en ajoutant, dans une parenthĂšse, qu’elles seront forcĂ©ment tenues ». Dans quelle mesure sommes-nous amenĂ©s Ă  tenir nos promesses ? Sous quel angle aborder les promesses ? Faut-il y voir des engagements moraux ou des vecteurs du temps ? Et surtout, que veut dire Breton, quand il Ă©crit que les promesses seront forcĂ©ment tenues ? À notre sens, Breton suggĂšre que l’enjeu de la promesse n’est pas moral mais temporel. Je ne tiens pas ma promesse par devoir ou par obligation. Je tiens ma promesse parce que ma mĂ©moire anticipatrice fait de la promesse un souvenir dĂ©jĂ  inscrit dans le devenir, bref un souvenir du futur. Une vraie promesse n’est pas faite en l’air. C’est le premier exercice d’une crĂ©ation patiente ou continuĂ©e. En ce qui concerne les prophĂ©ties, Breton note Les prophĂ©ties rĂ©alisĂ©es ou non », suivi de la parenthĂšse forcĂ©ment rĂ©alisĂ©es ». Une fois de plus, qu’est-ce qui incline AndrĂ© Breton Ă  dĂ©clarer que les prophĂ©ties seront forcĂ©ment rĂ©alisĂ©es », alors qu’il sait pertinemment que nombre de prophĂ©ties ont Ă©tĂ© dĂ©menties ? À ses yeux, les prophĂ©ties se rĂ©aliseront nĂ©cessairement, non en raison d’une prescience ou d’une excellence dans la prĂ©vision mais en vertu d’une voyance ou d’un souvenir de l’avenir. La prophĂ©tie est le deuxiĂšme cas de figure de l’intuition d’une durĂ©e. Enfin, pour ce qui est des antĂ©cĂ©dents, Breton couche sur le papier cet Ă©noncĂ© purement nietzschĂ©en Les antĂ©cĂ©dents, ce qui m’annonce et ce que j’annonce. » Le concept de souvenir du futur prend ici son plein essor. De mĂȘme qu’il y avait des prĂ©dĂ©cesseurs attendant la venue d’AndrĂ© Breton et comptant sur lui, Breton a lui-mĂȘme des successeurs et non des disciples, dĂ©jĂ  inscrits sur les tablettes du futur. Comment dire ? D’un cĂŽtĂ©, on songe Ă  Spinoza et Ă  Diderot, car ce qui advient, dans la sĂ©rie des antĂ©cĂ©dents et des consĂ©quents, c’est la persĂ©vĂ©ration ou la perpĂ©tuation fatale d’un dĂ©sir, et d’un autre cĂŽtĂ© on pense Ă  Bergson et Ă  Nietzsche, car ce qui survenait hier et retentira demain, c’est l’intuition d’une durĂ©e ou la crĂ©ation intempestive d’une flopĂ©e d’évĂ©nements. Il nous faut mentionner maintenant la derniĂšre ligne du frontispice, qui s’inscrit juste aprĂšs les Ă©noncĂ©s relatifs au souvenir du futur. Breton conclut par ces deux formules NĂ©gation de la mort. L’insuffisance religieuse. » Remarquons d’abord que Breton, en prĂŽnant la nĂ©gation de la mort, ne fait que se conformer au sixiĂšme et dernier secret de l’art magique surrĂ©aliste, rĂ©vĂ©lĂ© peu auparavant dans le Manifeste du surrĂ©alisme et qui a pour titre Contre la mort ». À elles seules, les expressions NĂ©gation de la mort » du frontispice et Contre la mort » du Manifeste du surrĂ©alisme, nous font sentir que la pensĂ©e surrĂ©aliste est une spĂ©culation sur le temps qui n’est pas arrimĂ©e Ă  la mort, contrairement Ă  la pensĂ©e de Pascal et de Kierkegaard ou celle Ă  venir de Heidegger. Il y a nĂ©anmoins une mort qui taraude les surrĂ©alistes, c’est le suicide, c’est la mort volontaire. Elle fait d’ailleurs l’objet, exactement Ă  l’époque qui nous occupe, d’une enquĂȘte dans La RĂ©volution surrĂ©aliste Le suicide est-il une solution ? ». Remarquons ensuite, mais fort briĂšvement, d’une part, que le sixiĂšme secret de l’art magique surrĂ©aliste intitulĂ© Contre la mort » sera suivi en 1936 d’un septiĂšme secret qu’AndrĂ© Breton consacrera Ă  la dĂ©calcomanie sans objet prĂ©conçu » inventĂ©e par DomĂ­nguez, septiĂšme secret qu’il intitulera Pour ouvrir Ă  volontĂ© sa fenĂȘtre sur les plus beaux paysages du monde et d’ailleurs », et d’autre part que le Contre la mort » du Manifeste du surrĂ©alisme est insĂ©parable du frontispice de l’Introduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. Relisons le dĂ©but de Contre la mort » Le surrĂ©alisme vous introduira dans la mort qui est une sociĂ©tĂ© secrĂšte. Il gantera votre main, y ensevelissant l’M profond par lequel commence le mot MĂ©moire. » Il s’agit ici, non pas d’ignorer la mort mais de la subvertir. L’art magique surrĂ©aliste prĂ©conise d’enfiler un gant pour se garder de la mort et y enfouir la mĂ©moire. Cette main surrĂ©aliste, qui n’est pas une main amie de la mort, c’est la main rouge de L’Énigme de la fatalitĂ©, le tableau triangulaire de Giorgio de Chirico acquis par AndrĂ© Breton[2]. Ou bien, dans le Destin du poĂšte, autre toile de Chirico, c’est la main noire surplombant un livre et un Ɠuf. Mieux encore, dans Le Chant de l’amour, c’est le gant en caoutchouc rose, un gant de sage-femme, qui autorise Giorgio de Chirico Ă  cĂ©lĂ©brer sa propre naissance. En somme, quand un surrĂ©aliste prend en main son destin, il coffre sa mĂ©moire et dĂ©livre son imagination. Il peut ouvrir ainsi la voie aux souvenirs du futur. Si l’on n’était pas convaincu que Breton invoque la peinture mĂ©taphysique de Chirico pour mieux affronter la fatalitĂ© et la mort, il suffirait de lire la suite du sixiĂšme secret de l’art magique surrĂ©aliste Ne manquez pas de prendre d’heureuses dispositions testamentaires je demande pour ma part, Ă  ĂȘtre conduit au cimetiĂšre dans une voiture de dĂ©mĂ©nagement. » Que dire d’autre, sinon que Breton songe Ă  la voiture jaune de dĂ©mĂ©nagement que Chirico a peinte dans L’Angoisse du dĂ©part ou dans L’Énigme d’une journĂ©e ou encore dans MystĂšre et mĂ©lancolie d’une rue. En fait, Giorgio de Chirico, qui Ă©tait hantĂ© par le sĂ©jour et l’effondrement de Nietzsche Ă  Turin, a fait de la peinture un art de divination, un art hallucinatoire requĂ©rant tantĂŽt un gant chirurgical tantĂŽt une voiture de dĂ©mĂ©nagement. Citons enfin la seconde disposition testamentaire Que mes amis dĂ©truisent jusqu’au dernier exemplaire l’édition du Discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. » VoilĂ  un cas emblĂ©matique de souvenir du futur. Alors que Breton publie, en mars 1925 puis en juin 1927, l’Introduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, il n’écrira pourtant pas le Discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, dont il a annoncĂ© la parution[3], mais dont il a aussi prĂ©vu l’annihilation de l’édition. Breton a-t-il sabordĂ© l’écriture du Discours sur le peu de rĂ©alitĂ© pour annuler la disposition testamentaire sur la destruction de l’édition, ou tout au contraire, s’est-il abstenu d’écrire l’ouvrage, procĂ©dant ainsi Ă  son effacement et facilitant Ă  coup sĂ»r la disposition testamentaire ? Dans les deux cas, il y a un retentissement dans le futur du projet initial de destruction. C’est cela mĂȘme un souvenir du futur. Le Discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, comme son titre l’indique, est un livre mort-nĂ© que Breton, Ă  sa mort, a emportĂ© dans une voiture de dĂ©mĂ©nagement. Marie-Louise, la suicidĂ©e RĂ©capitulons notre parcours. Avant de se suicider, Óscar DomĂ­nguez a dessinĂ© une sorte d’autoportrait mi-femme mi-faune. Un dessin dĂ©diĂ© Ă  Maurice Hersaint et portant comme mention avec le souvenir de l’avenir ». Or en 1937-1938, DomĂ­nguez avait conçu l’objet surrĂ©aliste Jamais montrant une femme plongeant dans un pavillon de gramophone et un dessin apparentĂ© intitulĂ© Le Souvenir de l’avenir, Ă  quoi venait s’ajouter la toile Souvenir de l’avenir dont la prĂ©occupation lithochronique Ă©tait patente. Il nous a alors semblĂ© bon de rappeler que vers 1925 Breton avait analysĂ© le concept de souvenir du futur » dans une page autographe servant de frontispice Ă  l’Introduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. Et nous avons pu Ă©voquer Ă  cette occasion deux dispositions testamentaires d’AndrĂ© Breton. Il nous faut Ă  prĂ©sent mettre sur le tapis un dessin de DomĂ­nguez de 1942, qu’il faut bien appeler La SuicidĂ©e[4]. Le dessin est dĂ©diĂ© Ă  Gilbert Senecaut, un poĂšte belge qui publie, la mĂȘme annĂ©e, sa premiĂšre plaquette intitulĂ©e L’Érection expĂ©rimentale[5] Pour Senecaut / Souvenir de / DomĂ­nguez / Paris 42 ». Au premier plan et comme prise en plongĂ©e par une camĂ©ra, se tient en Ă©quilibre instable sur le rebord d’un toit de terrasse une femme nue aux seins multiples. L’inscription LA SUICIDÉE » tracĂ©e sur le pignon de l’immeuble attenant, ainsi qu’une flĂšche prĂ©figurant le sens de la chute, ne nous cĂšle rien sur le sort de cette femme qui ne manquera pas de choir, deux Ă©tages plus bas, sur le pavĂ© de la rue. Cette reprĂ©sentation d’une suicidĂ©e dans un dessin de DomĂ­nguez pourrait paraĂźtre fortuite si le peintre canarien n’avait justement mentionnĂ© le suicide d’une femme Ă  la fin de La pĂ©trification du temps », dont la publication est contemporaine du dessin. Relisons le dernier paragraphe du texte fondateur de la peinture ou de la sculpture lithochronique Le hasard objectif sera un Ă©lĂ©ment trĂšs important dans le choix des Ă©lĂ©ments Ă  superposer. Les Ă©tranges langoustes empaillĂ©es, les fossiles, les coquillages, les Ă©lĂ©phants bourrĂ©s de crins, etc. attendent avec la plus vive angoisse que les mains du poĂšte viennent les livrer Ă  l’espace, cet espace oĂč Marie-Louise a laissĂ© Ă  tout jamais la surface lithochronique authentiquement convulsive de son suicide, le jour oĂč elle se jeta dans le vide du dernier Ă©tage de la grande tour[6]. » Il n’y a pas de doute, le dessin La SuicidĂ©e semble vouloir illustrer le suicide de Marie-Louise se jetant dans le vide depuis la terrasse d’une maison ou du haut d’une tour[7]. On est tentĂ© de lire ces lignes conclusives, concrĂštes et abruptes, sur la dĂ©marche lithochronique de deux façons. Ou bien le procĂ©dĂ© lithochronique exige que le poĂšte, le peintre ou le sculpteur projette un objet, par exemple des langoustes empaillĂ©es, dans le vide de la rue, du haut d’une fenĂȘtre jusqu’au bas de l’immeuble, dans cet espace marquĂ© Ă  jamais par le suicide de Marie-Louise[8]. Ou bien, si le terme de Marie-Louise dĂ©signait plutĂŽt cette large bordure en carton utilisĂ©e par les encadreurs pour un dessin ou une gouache, alors la Marie-Louise serait la surface lithochronique par excellence, cette surface enveloppante oĂč viendraient s’abĂźmer ou mourir les crĂ©atures les plus vivantes comme les objets les plus surannĂ©s. En fait, c’est dans le n° 10 de Minotaure, datĂ© Hiver 1937 », que DomĂ­nguez a dĂ©couvert un bois de Posada intitulĂ© Marie-Louise, la suicidĂ©e, le graveur mexicain ayant saisi au vol, dans un dĂ©cor de cathĂ©drale monumentale, la frĂȘle silhouette d’une femme plongeant dans le vide. La gravure de Posada, La Suicida MarĂ­a-Luisa, relate le suicide de SofĂ­a Ahumada, une jeune ouvriĂšre de vingt ans, nerveuse et suicidaire, qui dans la matinĂ©e du 31 mai 1899, se prĂ©cipita dans le vide du haut d’une tour de la cathĂ©drale de Mexico, juste aprĂšs une courte dispute avec son fiancĂ© Bonifacio MartĂ­nez, l’horloger de la cathĂ©drale. Le suicide a suffisamment marquĂ© les esprits pour susciter une complainte populaire Ya SofĂ­a Ahumada muriĂł, Volando de Catedral; ÂĄQuĂ© momento tan fatal; La infelix se suicidĂł! L’étonnant est que le prĂ©nom de MarĂ­a-Luisa qui lĂ©gende le bois gravĂ© de Posada semble avoir Ă©tĂ© empruntĂ© Ă  un autre suicide survenu aussi Ă  Mexico, mais dans la matinĂ©e du 4 dĂ©cembre 1909. MarĂ­a-Luisa Nocker, une jeune fille de quinze ans, aprĂšs avoir passĂ© une nuit Ă  l’hĂŽtel avec Rodolfo Gaona, un cĂ©lĂšbre torĂ©ador, se suicida d’une balle de revolver en rentrant Ă  son domicile. Notre propos n’est pas tant de repĂ©rer les signes prĂ©curseurs du suicide de DomĂ­nguez, que de dĂ©couvrir ce qui se passe entre le peintre qui a conçu l’objet Jamais, les deux versions du Souvenir de l’avenir et le dessin La SuicidĂ©e, et le poĂšte AndrĂ© Breton qui a eu recours aux concepts de souvenir du futur » et de hasard objectif. Il existe entre eux une vraie complicitĂ©, intellectuelle et affective. Quand le 7 fĂ©vrier 1937 Breton rĂȘve de DomĂ­nguez en train de peindre, il en fait un dĂ©miurge de la peinture animĂ©e, Ă  la fois le dessinateur de vues hallucinatoires et l’opĂ©rateur de plans ou de durĂ©es filmiques. Dans le rĂȘve de Breton, DomĂ­nguez, l’inventeur de la dĂ©calcomanie sans objet prĂ©conçu, se rĂ©vĂšle ĂȘtre en possession d’un nouveau procĂ©dĂ© automatique enchaĂźnant sur la toile des plans et des Ă©vĂ©nements. Somme toute, serait en germe dĂšs cette date le projet lithochronique, qui irait comme un gant au peintre et Ă  la personnalitĂ© d’Óscar DomĂ­nguez. Dans la nuit du 27 au 28 aoĂ»t 1938, Óscar DomĂ­nguez est Ă  l’origine de la blessure accidentelle qui vaut Ă  Victor Brauner la perte de l’Ɠil gauche. Dans L’Ɠil du peintre », une Ă©tude dĂ©taillĂ©e publiĂ©e dans la derniĂšre livraison de Minotaure, Pierre Mabille rapportera cette Ă©nuclĂ©ation Ă  une sĂ©rie de tableaux prĂ©monitoires peints par Victor Brauner. MĂȘme si Mabille n’utilise pas explicitement le concept de Breton, les toiles invoquĂ©es apparaissent comme autant de souvenirs du futur ». Parmi ces toiles, il faudrait d’ailleurs faire un sort Ă  Paysage mĂ©diterranĂ©en de 1932, oĂč un personnage masculin a l’Ɠil percĂ© par une tige surmontĂ©e de la lettre D, qui est prĂ©cisĂ©ment l’initiale de DomĂ­nguez. De surcroĂźt, si l’on voulait Ă©tablir une parentĂ© entre les tableaux prĂ©monitoires de Brauner et la peinture lithochronique de DomĂ­nguez, il suffirait de remarquer que la peintre canarien a choisi d’illustrer son texte La pĂ©trification du temps » avec L’Estocade lithochronique, un tableau oĂč l’épĂ©e fichĂ©e dans la nuque du taureau se signale par une poignĂ©e Ă©carlate Ă©pousant la forme de la lettre D, et pour que personne ne s’y trompe, DomĂ­nguez a tracĂ©, Ă  la suite de l’initiale D, les autres lettres de son patronyme. AprĂšs la guerre, dans une lettre Ă  Victor Brauner, Óscar DomĂ­nguez emploiera spontanĂ©ment la formule grand souvenir de l’avenir » pour qualifier l’Ɠuvre et les tableaux prĂ©monitoires d’un peintre dont il avait Ă©tĂ© lui-mĂȘme l’instrument d’une Ă©nuclĂ©ation fatale Ma visite Ă  ton atelier, grand souvenir de l’avenir, et surtout grand soulagement, car on n’est pas tout seul dans le monde[9]. » Revenons Ă  la derniĂšre livraison de Minotaure. AndrĂ© Breton y prĂ©sente Souvenir du Mexique », accompagnĂ© de magnifiques photos d’Alvarez Bravo. Une photo cadrant un atelier de cercueils pour enfants est ainsi commentĂ©e par Breton Le rapport de la lumiĂšre Ă  l’ombre, de la pile de boĂźtes Ă  l’échelle et Ă  la grille et l’image poĂ©tiquement Ă©clatante obtenue par l’introduction du pavillon de phonographe dans le cercueil infĂ©rieur sont supĂ©rieurement Ă©vocateurs de l’atmosphĂšre sensible dans laquelle baigne tout le pays. » DĂ©cidĂ©ment, le pavillon de gramophone peut convoquer la mort. Au Mexique, le photographe Alvarez Bravo dispose un pavillon dans un cercueil d’enfant. Tandis qu’à Paris, le peintre DomĂ­nguez fait entendre, aussi bien dans l’objet Jamais que dans le dessin Le Souvenir de l’avenir, le chant du cygne d’une femme plongeant dans un pavillon de phonographe. La bifurcation de Marseille NĂ© le 8 dĂ©cembre 1902 Ă  Sagua la Grande, Wifredo Lam, qui est aussi prĂ©nommĂ© Oscar de la Concepcion, passe son enfance et sa jeunesse Ă  Cuba. Il vivra quinze ans de sa vie d’adulte surtout Ă  Madrid puis quittera l’Espagne au printemps 1938 pour rejoindre Paris. Ce sera la rencontre coup de foudre » avec Picasso qui reconnaĂźtra et intronisera Wifredo Lam comme peintre. Outre sa connivence avec Picasso, Lam se sentira vite Ă  l’aise parmi les surrĂ©alistes. Il y a incontestablement un parallĂšle Ă  faire entre Wifredo Lam et Óscar DomĂ­nguez, qui, nĂ© Ă  La Laguna le 7 janvier 1906, quittera aussi son Ăźle lointaine, et rĂ©sidera, Ă  partir de 1929, beaucoup plus Ă  Paris qu’aux Canaries. EntrĂ© dans le groupe surrĂ©aliste en septembre 1934, l’inventeur de la dĂ©calcomanie du dĂ©sir aura des relations privilĂ©giĂ©es avec AndrĂ© Breton. Justement, c’est Ă  Marseille, durant l’hiver 1940-1941, qu’on mesure le mieux Ă  quel point le surrĂ©aliste canarien est proche de Breton et Ă  quel point le peintre cubain se sent devenir surrĂ©aliste. Au printemps 1940, DomĂ­nguez est chargĂ© de la couverture du tirage de tĂȘte de l’Anthologie de l’humour noir. Au dĂ©but de 1941, il revient Ă  Wifredo Lam d’illustrer le poĂšme Fata Morgana. Le plus surprenant est que Lam se saisit de l’occasion pour dessiner d’une toute nouvelle maniĂšre, vĂ©ritable point de dĂ©part de son imaginaire et de son art surrĂ©aliste. De plus, DomĂ­nguez et Lam participent Ă  la refondation du jeu de cartes, rebaptisĂ© par les surrĂ©alistes jeu de Marseille. Le sort a voulu que les peintres natifs de l’üle de Tenerife et de l’üle de Cuba aient eu Ă  dessiner les quatre Ă©toiles noires du RĂȘve l’As et le Mage Freud pour DomĂ­nguez, le GĂ©nie LautrĂ©amont et la SirĂšne Alice pour Lam. Et l’étonnant, lĂ  encore, est que cette expĂ©rience est dĂ©cisive pour Lam. Car on pressent, dans la carte LautrĂ©amont, la jungle foisonnante, et dans la carte Alice, la femme-cheval en transe, deux des visions typiques de la peinture Ă  venir de Lam. Au fond, sachant qu’à Marseille, en 1941, les deux exilĂ©s DomĂ­nguez et Lam sont au cƓur du groupe surrĂ©aliste, il faut nous interroger sur leur destin respectif. Pourquoi le premier sort-il du circuit surrĂ©aliste Ă  la LibĂ©ration et doute-t-il plus que jamais de lui-mĂȘme pendant les annĂ©es cinquante ? Pourquoi, au contraire, le second reste-t-il liĂ© au groupe et continue-t-il Ă  croire en sa bonne Ă©toile ? Le retour pour Lam au pays natal, sur une terre Ă©pargnĂ©e par la guerre mondiale n’explique pas Ă  lui seul l’extraordinaire fĂ©conditĂ© de la peinture de Lam en 1942 et 1943. En ce qui concerne DomĂ­nguez, rien ne l’empĂȘchait, en s’éloignant de Breton, de creuser son propre sillon et de continuer Ă  affirmer sa singularitĂ©. On pourrait aborder le problĂšme sous un autre angle. Dans un premier temps, Picasso a Ă©tĂ© pour Lam un modĂšle indĂ©passable. Ensuite, Picasso a adoubĂ© son neveu », l’élevant Ă  l’ordre de la peinture. Mais Ă  partir de 1941, Lam s’est engagĂ© dans le giron surrĂ©aliste tout en inventant une peinture surnaturaliste des corps dĂ©membrĂ©s et en transe. Ce qui ne l’empĂȘchera pas de conserver de bonnes relations avec Picasso. En revanche, entre DomĂ­nguez et Breton, les choses se passent un peu diffĂ©remment. D’abord, DomĂ­nguez, qui vit Ă  Paris, met quelques annĂ©es avant de faire son entrĂ©e dans le groupe surrĂ©aliste. Ensuite de 1934 Ă  1941, les relations entre DomĂ­nguez et Breton sont au beau fixe, avec comme moments forts 1. le voyage aux Canaries ; 2. la dĂ©couverte d’une dĂ©calcomanie Ă©quivalant Ă  la recherche du Point Sublime ; 3. le rĂŽle dĂ©volu Ă  DomĂ­nguez, dans le rĂȘve du 7 fĂ©vrier 1937, de cameraman d’une peinture animĂ©e ; 4. la volontĂ© du peintre canarien d’explorer le temps, aussi bien dans l’objet Jamais que dans sa thĂ©orie et sa pratique lithochronique. 5. enfin le jeu de Marseille qui tĂ©moigne du collagisme surrĂ©aliste. Pourtant, en dĂ©pit de cette pĂ©riode faste, quelque chose de dĂ©saccordĂ©, aprĂšs Marseille, se produira entre DomĂ­nguez et Breton. Cela sera visible au retour de Breton Ă  Paris. En effet, le 30 mai 1946, DomĂ­nguez s’inquiĂ©tera, Breton ne lui ayant pas fait signe. Il chargera alors Maud Bonneaud, son Ă©pouse depuis un an, de lui Ă©crire pour une reprise de contact Mon cher AndrĂ© / Oscar m’a dit “ Toi que tu es dans la littĂ©rature ”, Ă©cris Ă  AndrĂ© que nous attendons toujours son coup de tĂ©lĂ©phone. / Nous sommes en effet extrĂȘmement impatients de vous revoir. Nous pensons que c’est important. Tant de bruits circulent, tant d’histoires ont Ă©tĂ© inventĂ©es, qu’Oscar tiendrait beaucoup Ă  tirer cela au clair avec vous[10]. » Dans cette lettre, oĂč Maud et Óscar expriment leur trĂšs grande affection » Ă  Breton et manifestent qu’ils seraient tellement heureux » de le revoir, on perçoit une certaine gĂȘne, pour ne pas dire une vive alarme. Quels pouvaient bien ĂȘtre les bruits et rumeurs autour d’Óscar DomĂ­nguez ? Il est difficile de le savoir. En revanche, ce qui pouvait avoir plus qu’irritĂ© AndrĂ© Breton, c’est que Paul Éluard, en dĂ©cembre 1943, et Georges Hugnet, en janvier 1945, avaient prĂ©facĂ© le catalogue d’une exposition DomĂ­nguez. Il paraissait alors peu pensable que le peintre canarien puisse ĂȘtre du cĂŽtĂ© de Breton tout en frĂ©quentant ouvertement Paul Éluard et Georges Hugnet, devenus des adversaires du surrĂ©alisme. Il est curieux aussi de constater une sorte de chassĂ©-croisĂ© entre Lam et DomĂ­nguez, au dĂ©but des annĂ©es quarante. Quand le premier s’émancipe de Picasso, le second semble vouloir l’élire comme modĂšle. Ce chassĂ©-croisĂ© n’empĂȘche pas une certaine rencontre entre les deux peintres insulaires. Par exemple, il y a une prolifĂ©ration de seins dans plusieurs dessins de Lam destinĂ©s Ă  Fata Morgana comme dans le frontispice d’Au fil du vent et La SuicidĂ©e de DomĂ­nguez. Ou encore, il y a une mĂȘme figuration voluptueuse de femme renversĂ©e dans une gouache de Lam de 1942 et dans La RĂȘveuse, une toile de DomĂ­nguez de 1943. Bien entendu, les deux peintures ne sont pas superposables. Mais il reste que quand le cubain affirmera et cultivera sa singularitĂ©, le canarien aiguisera moins son gĂ©nie et tĂątonnera davantage. L’émulation surrĂ©aliste manquera Ă  DomĂ­nguez. En 1947, il ne pourra pas, dans le cadre de l’exposition internationale du surrĂ©alisme, honorer LautrĂ©amont et Ă©lever un autel Ă  la Chevelure de Falmer, comme le fera Lam. Il y a un indice qui ne trompe pas. À Marseille, durant l’hiver 1940-1941, les surrĂ©alistes semblent sous le charme d’HĂ©lĂšne Holzer, la compagne de Wifredo Lam. Le jour de son anniversaire, le 19 janvier 1941, un petit carnet recueillera les hommages, entre autres, de Victor Brauner, Jacques HĂ©rold et Óscar DomĂ­nguez mais aussi du couple Breton et de la petite Aube. AndrĂ© Breton, pour sa part, dĂ©die Ă  sa trĂšs gracieuse amie HĂ©lĂšne Lam » un poĂšme oĂč elle incarne Ă  la fois l’avenir et la durĂ©e[11]. Quant Ă  DomĂ­nguez, outre une composition graphique, il Ă©crit Ă  Helena » une dĂ©dicace, oĂč, en une formule Ă©quivalant Ă  un souvenir de l’avenir, il Ă©voque une durĂ©e alchimique et millĂ©naire, miroir et promesse de son affection El agua vieja de mil años que es mercurio sobre el cristal es al mismo tiempo, el espejo donde se reflejarĂĄ mi afecto profundo por ti / DomĂ­nguez ». Si HĂ©lĂšne, pour DomĂ­nguez, comme pour Breton, reprĂ©sente l’image mĂȘme de la permanence et de la grĂące, il faut bien croire que sa prĂ©sence constante auprĂšs de Wifredo Lam Ă  Marseille, puis Ă  Cuba, aura des effets plus que vivifiants dans sa peinture supernaturaliste et inventive. Sans forcer la comparaison avec Wifredo Lam, on peut s’interroger sur la vie passionnelle de DomĂ­nguez. Sous l’Occupation, quelles sont ses relations avec Roma, la pianiste juive, qui a fait le voyage aux Canaries et dont il a rĂ©alisĂ© un portrait ? Avec Marcelle Ferry, l’ancienne amie de Breton, dont il a Ă©tĂ© l’amant ? Avec Laurence IchĂ©, dont il illustre Au fil du vent ? Et surtout, avec Maud Bonneaud, cette Ă©tudiante qui a cĂŽtoyĂ© AndrĂ© Breton ? Nous avons dĂ©jĂ  mentionnĂ© cette note sombre que semble reflĂ©ter le dessin La SuicidĂ©e. Mais, Ă  lire l’envoi, signĂ© AndrĂ© Thirion, sur un exemplaire du Grand Ordinaire, Ă©ditĂ© en 1943 avec le renfort d’illustrations et d’eaux-fortes licencieuses de DomĂ­nguez, ce dernier aurait eu une telle appĂ©tence pour certaines douces colombes, que cela contrebalancerait chez lui toute propension au suicide Pour Óscar DomĂ­nguez, le Minotaure en frac, il apprivoise les colombes et aprĂšs les avoir lĂąchĂ©es il les sacrifie Ă  coups de revolver hexagonal ; il en broie les plumes, les yeux et les pattes dans un gros mortier avec son gros sexe, et il s’en repaĂźt entre 10 h 35 et 11 h 45 du matin, avant l’heure du cinzano sans gin. En plus, nous prĂ©fĂ©rons les illustrations au texte qui n’aurait jamais Ă©tĂ© publiĂ© sans ton obstination d’ivrogne ! Un soir que tu t’en prenais Ă  une pauvre colombe turque, Oscar, cher canaque. / Ton ami, Thirion ». D’ailleurs, ces petites colombes ou ces cailles qui lui tomberaient rĂŽties dans la bouche, on en trouve trĂšs prĂ©cisĂ©ment la trace dans ƒil-de-pĂšre », un poĂšme de Robert Rius sur l’imagination, datĂ© du 25 mai 1943 l’imagination cheval / celle qui / celle que l’on rĂŽtit / celle que Dominguez appelle petite colombe blanche »[12]. Bref, Ă  cette Ă©poque, DomĂ­nguez Ă©tait-il heureux ou mĂȘme chanceux en amour ? Rien ne le dĂ©ment, rien ne l’établit. Une machine Ă  Ă©crire et Ă  peindre AprĂšs la guerre, il est de fait que DomĂ­nguez, en exil plus que jamais Ă  Paris, et qui se tient aux cĂŽtĂ©s d’Éluard et de Picasso, a dit adieu Ă  Breton. Or, de mĂȘme que nous avons suggĂ©rĂ© que le dessin d’avant le suicide, portant la mention avec le souvenir de l’avenir », replongeait DomĂ­nguez dans une temporalitĂ© qui le rattachait Ă  Breton, de mĂȘme nous voudrions montrer qu’un phĂ©nomĂšne analogue se produit chez Breton dans le dernier texte qu’il Ă©crit sur la peinture et qui clĂŽt d’ailleurs l’édition dĂ©finitive du SurrĂ©alisme et la peinture. Le 7 fĂ©vrier 1965, qui est tout de mĂȘme le jour anniversaire du fameux rĂȘve sur DomĂ­nguez, Breton signe une prĂ©face pour le catalogue de l’exposition Konrad Klapheck Ă  la galerie Ileana Sonnabend. Dans une facture Ă  la lisiĂšre de l’hyperrĂ©alisme, les tableaux de Klapheck dĂ©clinent toute une gamme de machines, tels que machines Ă  Ă©crire, machines Ă  coudre[13], tĂ©lĂ©phones et sirĂšnes, robinets et douches, embauchoirs, timbres de bicyclettes, toute une gamme qui, Ă  l’exception prĂšs des siphons des tables de cafĂ© ou des pavillons de phonographe, ressortit de la machinerie ou de la quincaillerie dĂ©jĂ  peintes par DomĂ­nguez. Pour exposer le problĂšme de la machine, Breton fait flĂšche de tout bois. Frottant le SurmĂąle d’Alfred Jarry Ă  La Science de l’amour de Charles Cros et Ă  L’Ève future de Villiers, puis invoquant Freud et Havelock Ellis, il aboutit Ă  la machine Ă  coudre de LautrĂ©amont. Autre perspective machinique, celle qui culmine dans La MariĂ©e mise Ă  nu par ses cĂ©libataires, mĂȘme de Duchamp, en prenant appui sur les dessins mĂ©caniques de Picabia ou de Dada. Surgit enfin, Ă©blouissante et aguicheuse dans son rĂŽle de vamp », la machine Ă  Ă©crire, qu’AndrĂ© Breton prĂ©sente ainsi Il n’y a pas si loin de la “pieuvre-machine Ă  Ă©crire” pour Jacques VachĂ© en 1917 Ă  celle dont les touches “germent” dans telle toile de 1939 de DomĂ­nguez ; ici et lĂ  manifestement on garde trace de leur corps Ă  corps avec leurs premiĂšres animatrices “les belles stĂ©nodactylographes” chantĂ©es par Apollinaire. » Alors que pour Klapheck[14], la machine Ă  Ă©crire, reprĂ©sentant le pĂšre, la politique et l’artiste, est de sexe mĂąle, pour Breton, au contraire, elle serait une vamp et elle conserverait la trace du corps Ă  corps avec les belles stĂ©nodactylographes », celles dont Guillaume Apollinaire, subjuguĂ© par l’affairement, les signaux sonores, les inscriptions, d’une rue industrielle de Paris, avait remarquĂ© la prĂ©sence, dans le poĂšme Zone » Les directeurs les ouvriers et les belles stĂ©nodactylographes Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent Quant Ă  Jacques VachĂ©, il avait fait surgir, dans sa lettre Ă  AndrĂ© Breton du 18 aoĂ»t 1917, l’image d’un dandy Ă  monocle pourvu d’une pieuvre-machine Ă  Ă©crire ». Et pour ce qui est enfin de la rĂ©fĂ©rence de Breton Ă  DomĂ­nguez, sont concernĂ©es en fait deux toiles de 1938, ou bien La Machine Ă  Ă©crire, qui a pour motif une mĂ©canique en dĂ©composition, mi-vĂ©gĂ©tale mi-animale, hĂ©rissĂ©e de touches dĂ©glinguĂ©es comme autant de tentacules, ou bien Souvenir de l’avenir, dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ©, avec sa machine Ă  Ă©crire un petit peu moins dĂ©labrĂ©e. Pourquoi donc le 7 fĂ©vrier 1965, Breton convoque-t-il la pieuvre-machine Ă  Ă©crire » de VachĂ©, la machine Ă  Ă©crire aux touches germinatives de DomĂ­nguez et enfin les belles stĂ©nodactylographes » d’Apollinaire ? Pour se faire une idĂ©e de cette vamp aux touches germinatives, il faut se situer en fĂ©vrier 1928, en pleine sĂ©ance de Recherches sur la sexualitĂ©. Voici les propos d’AndrĂ© Breton, indiquant Ă  quel Ăąge il eut sa premiĂšre expĂ©rience sexuelle et quel en fut le dĂ©roulement 19 ans. Avec une jeune dactylographe de chez Underwood, qui habitait Aubervilliers moi, Pantin. J’ai fait l’amour avec elle dans un hĂŽtel de la rue de la Harpe. Je n’ai pas cessĂ© toute la nuit d’ĂȘtre trĂšs tourmentĂ© au sujet de mes possibilitĂ©s physiques, bien que j’aie fait l’amour avec elle quatre fois. Impression merveilleuse nĂ©anmoins, mais le lendemain Ă  8 heures, crise d’appendicite violente nĂ©cessitant mon transport Ă  l’hĂŽpital ?[15]. » Que rĂ©vĂšle cette confidence ? Elle nous apprend au moins trois choses 1. AndrĂ© Breton a eu sa premiĂšre relation sexuelle, son premier corps Ă  corps, avec une jeune dactylographe de chez Underwood, qui rappelons-le Ă©tait une marque de machine Ă  Ă©crire. C’est donc sous le double signe de la machine Ă©crire que Breton a Ă©prouvĂ© en 1915 ses premiers Ă©mois physiques ; 2. Il y a une Ă©trange coĂŻncidence entre le poĂšme d’Apollinaire oĂč les belles stĂ©nodactylographes » passent dans la rue quatre fois par jour » et le souvenir, rapportĂ© par Breton, d’avoir fait, avec la jeune dactylographe, quatre fois » l’amour durant la nuit ; 3. Sachant que le corps Ă  corps avec la dactylographe a Ă©tĂ© merveilleux mais a tout de mĂȘme dĂ©clenchĂ© une crise d’appendicite, on comprend que Breton Ă  propos des machines de Klapheck, ait fait appel aux machines Ă  Ă©crire de VachĂ© et de DomĂ­nguez. Car, dans la pieuvre-machine Ă  Ă©crire » de Jacques VachĂ©, on verrait assez bien le corps tentateur et peut-ĂȘtre insatiable de la jeune dactylographe, et dans la machine dĂ©glinguĂ©e aux touches germinatives de DomĂ­nguez on distinguerait, outre les semences rĂ©pandues par le jeune poĂšte, les chocs et les Ă©branlements mettant Ă  rude Ă©preuve jusqu’à la carcasse de sa machine dĂ©sirante. AndrĂ© Breton, Ă  travers le trio Apollinaire, VachĂ© et DomĂ­nguez, aurait donc eu une rĂ©miniscence de ses premiĂšres Ă©treintes avec la pieuvre dactylographe. Óscar DomĂ­nguez, avant le suicide, aurait eu, pour sa part, la rĂ©miniscence d’une machine Ă  Ă©crire germinative et d’un phonographe avaleur de femme. Au peintre comme au poĂšte, la machine Ă  Ă©crire et le phonographe auront donc dĂ©voilĂ© un Ă©ros teintĂ© de terreur. Le peintre canarien Ă©tait-il suicidaire ? Marcel Jean rapporte qu’un jour, Roma l’ayant quittĂ© sans rien dire, il avait tentĂ© de se pendre, mais sans succĂšs, le clou auquel il avait accrochĂ© la corde ayant cĂ©dĂ©[16] . La journaliste Mercedes GuillĂ©n, qui avait rendu visite Ă  DomĂ­nguez, fin 1957, a racontĂ© par la suite que le peintre lui avait laissĂ© entendre qu’il allait se suicider. Il lui aurait aussi confiĂ©, qu’étant enfant, il avait eu envie de mourir, Ă  la vue de sa petite cousine dans un cercueil de verre, sur le chemin du cimetiĂšre[17]. Force est de convenir que le suicide de DomĂ­nguez, dans la nuit du 31 dĂ©cembre 1957, date ĂŽ combien symbolique, Ă©tait prĂ©mĂ©ditĂ©. Nous avons insistĂ© sur le dessin annonciateur de suicide qu’un coursier a remis Ă  Maurice Hersaint le 31 dĂ©cembre Ă  22 heures. Il est temps de rĂ©vĂ©ler deux ultimes documents Ă©tablissant, pour l’un, une volontĂ© d’en finir avec la vie, et pour l’autre, un dĂ©sir de suspendre cette dĂ©cision Ă  l’entrevue avec une femme, en l’occurrence avec Marcelle ou Lila Ferry, qui fut de 1936 Ă  1937 l’amante d’Óscar DomĂ­nguez, aprĂšs avoir Ă©tĂ© d’ailleurs la compagne de Georges Hugnet, puis d’AndrĂ© Breton. Sur un formulaire de tĂ©lĂ©gramme, oĂč ont Ă©tĂ© apposĂ©s, sans doute Ă  l’aide d’un tampon, deux labyrinthes, on peut lire, Ă©crit en gros caractĂšres, de la main de DomĂ­nguez Bonne AnnĂ©e 1958 », suivi de sa signature. De plus, en marge du formulaire, est notĂ© de la main de Marcelle Ferry Óscar m’avait adressĂ© ce tĂ©lĂ©gramme que je reçus aprĂšs sa mort le 31 dĂ©cembre 1957 / J’ai un remords[18] ». La signification du labyrinthe ne fait pas de doute. Il s’agit du labyrinthe dans lequel Ă©tait enfermĂ© Óscar DomĂ­nguez, alias le Minotaure[19], Ă  l’image d’ailleurs d’un tableau de 1950 intitulĂ© Minotauro. Cependant, ces vƓux de Bonne AnnĂ©e 1958 », dont la teneur est plus qu’ambiguĂ«, doivent ĂȘtre apprĂ©ciĂ©s Ă  la lumiĂšre d’un billet rĂ©digĂ© par DomĂ­nguez, Ă  deux pas du domicile de Lila Ferry, trĂšs probablement le samedi 28 dĂ©cembre 1957. Ce billet commence ainsi Dans le bistro du coin Ă  10 mĂštres de chez toi ». Puis vient l’objet du message – une demande pressante de rendez-vous Lila-c’est-la-vie. VoilĂ  comme je t’appelais hier soir dans mes rĂȘves
 Je voudrais te parler et te voir. Je serai Ă  la Rhumerie martiniquaise Ă  6 h. ce soir samedi. J’étais trĂšs malade, mais le Minotaure a vaincu tout, et je vous attends, avec toute l’amitiĂ© et l’intĂ©rĂȘt de toujours. C’est-la-vie = Lila. Viens toujours / Óscar » Que s’en est-il suivi[20] ? Soit Lila Ferry a rĂ©pondu Ă  l’appel du Minotaure et n’a pas su apaiser ses angoisses, soit elle n’a pas voulu ou n’a pas pu aller au rendez-vous. Dans les deux cas, les vƓux de bonne annĂ©e du Minotaure auront un goĂ»t amer pour Marcelle Ferry, qui reconnaĂźtra avoir eu du remords. Le 17 avril 1936, dans une pĂ©riode de passion violente et intense, DomĂ­nguez Ă©crivait Ă  Lila Ferry c’est toi qui me donne la force et l’envie de vivre. » Une semaine aprĂšs, il Ă©voquait le souvenir impĂ©rissable d’un amour d’enfance, celui de sa petite cousine morte Ă  sept ans. Et il prĂ©cisait que son amour pour Lila s’était substituĂ© Ă  celui de la petite fille C’est toi qui prends la place. » Ce qui voudrait dire que Lila Ferry, en 1936, condensait deux Lila Lila-la-cousine-morte et Lila-c’est-la-vie. Le 28 dĂ©cembre 1957, DomĂ­nguez lance un appel au secours Ă  Lila Ferry. Il espĂšre rencontrer Lila-c’est-la-vie. Le 31 dĂ©cembre, le Minotaure s’enferme dans son labyrinthe et confectionne deux souvenirs du futur, un dessin pour Maurice Hersaint et un tĂ©lĂ©gramme de Bonne annĂ©e 1958 pour Lila Ferry. Georges Sebbag Notes [1] Ces faits nous sont connus grĂące au tĂ©moignage de Claude Hersaint, qui aujourd’hui encore en est tout Ă©mue. Ils m’ont Ă©tĂ© aimablement rapportĂ©s par VĂ©ronique Serrano du musĂ©e Cantini de Marseille, Ă  qui j’avais demandĂ© de joindre Madame Hersaint pour en prĂ©ciser le dĂ©tail. [2] Curieusement, La RĂ©volution surrĂ©aliste n° 7 du 15 juin 1926 reproduira L’Énigme de la fatalitĂ© sous le titre L’Angoissant voyage. [3] En 1924, le Discours sur le peu de rĂ©alitĂ© est signalĂ© en prĂ©paration » dans Les Pas perdus puis dans le Manifeste du surrĂ©alisme. En juin 1927, il est indiquĂ© Ă  paraĂźtre » dans l’Introduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. [4] À notre connaissance, le dessin La SuicidĂ©e d’Óscar DomĂ­nguez a Ă©tĂ© reproduit pour la premiĂšre fois en 1978 dans Le Cache-sexe des anges, Les LĂšvres nues, Bruxelles. [5] Gilbert Senecaut, L’Érection expĂ©rimentale, intr. Roger Vitrac, Ă©d. L’Aiguille aimantĂ©e, Anvers, 1942. Selon l’auteur l’érection expĂ©rimentale » dĂ©finirait une nouvelle mĂ©thode pour l’insĂ©mination de la rĂ©alitĂ© ». En fait, G. Senecaut, mĂȘlant allĂ©grement psychologie et biologie, se livre Ă  une parodie de la terminologie et de l’expĂ©rimentation scientifique. [6] Óscar DomĂ­nguez, La pĂ©trification du temps », dans La ConquĂȘte du monde par l’image, les Ă©ditions de la Main Ă  plume, Paris, 1942. Notons que ce texte, portant la seule signature de DomĂ­nguez a Ă©tĂ© Ă©crit en collaboration avec Ernesto SĂĄbato, comme l’a indiquĂ© AndrĂ© Breton, en mai 1939, quand il en a fait une longue citation dans son article Des tendances les plus rĂ©centes de la peinture surrĂ©aliste » publiĂ© dans Minotaure n° 12-13. Cette longue citation couvrait en fait la seconde partie de La pĂ©trification du temps », mais Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que la citation de Breton s’achevait sur la phrase Le hasard objectif sera un Ă©lĂ©ment trĂšs important dans le choix des Ă©lĂ©ments Ă  superposer », tandis qu’en 1942 cette phrase se poursuit avec le passage mentionnant les langoustes empaillĂ©es » et le suicide de Marie-Louise. D’oĂč cette interrogation cet ultime passage, oĂč apparaĂźt le thĂšme de la suicidĂ©e, figurait-il dans le manuscrit de 1939 consultĂ© par Breton ou correspond-il Ă  un ajout que DomĂ­nguez aurait introduit en 1942 ? [7] Il nous faut signaler le tableau de 1939 de Frida Kahlo intitulĂ© Le Suicide de Dorothy Hale, illustrant de façon dramatique le saut dans le vide de la jeune femme du haut d’un building de New York, le 21 octobre 1938. DomĂ­nguez a pu avoir connaissance de ce suicide qui avait touchĂ© de prĂšs Frida Kahlo. [8] La thĂšse, selon laquelle DomĂ­nguez est hantĂ© en 1942 par le suicide d’une femme pourrait trouver un renfort dans le frontispice d’Au fil du vent de Laurence IchĂ©. Cette plaquette comprend huit illustrations de DomĂ­nguez, Ă  savoir, la vignette de couverture un Ɠil ouvert, un Ɠil fermĂ©, le frontispice, et six vignettes courant dans le texte. Or le frontispice d’Au fil du vent, comme dans La SuicidĂ©e, reprĂ©sente une femme nue aux multiples seins. Surtout, comme cette femme nue ne semble avoir pour tĂȘte que le poignard qu’elle brandit, elle serait bien au bord du suicide. D’autre part, il est curieux de noter que ce quasi dĂ©but d’Au fil du vent dans ta poitrine de phosphore / qui s’ouvre en un vent d’éventail / Le vent ce grand sculpteur d’érections uniques / dans le jeu de quilles des jours trĂ©buchĂ©s », semble trouver un Ă©cho dans cette quasi fin de L’Érection expĂ©rimentale Mais il jouait aux quilles avec des seins / Mais les saints sont des hommes / Mais il fĂ©condait une morgue ». [9] Voir Victor Brauner, Écrits et correspondances, 1938-1948, Ă©d. Ă©tablie par Camille Morando et Sylvie Patry, Centre Pompidou, INHA, Paris, 2005, p. 184. Dans cette lettre non datĂ©e et accompagnĂ©e d’un dessin, on apprend que DomĂ­nguez fournit un peu de feuille d’or Ă  Brauner. On a le sentiment, comme l’atteste la formule grand souvenir de l’avenir », que les deux peintres partagent alors la mĂȘme recherche bretonienne de l’or du temps. Il serait intĂ©ressant de pouvoir dater avec certitude cette lettre importante. [10] Voir [11] En voici quelques vers Dans la prochaine feuille du printemps / Il y aura deux ailes pour HĂ©lĂšne [
] Mais l’avenir est une chambre dans laquelle vous mettez l’ordre des perles [
] [une branche de corail qui] ne peut se diviser ni pĂąlir avec les annĂ©es ». Voir Helena Benitez, Wifredo and Helena, My life with Wifredo Lam, 1939-1950, Acatos, Lausanne, 1999. [12] Je remercie Rose-HĂ©lĂšne IchĂ© de m’avoir signalĂ© le poĂšme ƒil-de-pĂšre » de Robert Rius. [13] Rappelons que fut organisĂ©e Ă  Berlin, au cours de la Grande SoirĂ©e Dada du 15 mai 1919, une course entre une couturiĂšre sur sa machine Ă  coudre et une dactylographe sur sa machine Ă  Ă©crire. [14] Voir dans le catalogue de l’exposition Konrad Klapheck Galerie Ileana Sonnabend, Paris, 1965, outre la prĂ©face d’AndrĂ© Breton, le texte de K. Klapheck intitulĂ© La machine et moi ». [15] Archives du surrĂ©alisme, Recherches sur la sexualitĂ©, Janvier 1928 – aoĂ»t 1932, Ă©d. JosĂ© Pierre, Gallimard, Paris, 1990, p. 116-117. [16] Voir Marcel Jean, Au galop dans le vent, Ă©d. Jean-Pierre de Monza, Paris, 1991, p. 46-47. Cette tentative de suicide pourrait se situer en 1935. [17] Voir Mercedes GuillĂ©n, Artistas españoles de la Escuala de ParĂ­s, Madrid, Taurus, 1960. Le passage sur DomĂ­nguez est repris dans le catalogue Óscar DomĂ­nguez, 1926-1957, CAAM, Canaries, Ă  la rubrique Chronologie, Ă©tablie par Emmanuel Guigon, p. 307-308. [18] Ce document figure dans la correspondance d’Óscar DomĂ­nguez Ă  Marcelle Ferry, que mon ami Dominique Rabourdin m’a permis de consulter. [19] Ce surnom de Minotaure remonte au moins au dĂ©but des annĂ©es quarante, comme le signale la dĂ©dicace d’AndrĂ© Thirion, dĂ©jĂ  citĂ©e, sur un exemplaire du Grand Ordinaire Pour Óscar DomĂ­nguez, le Minotaure en frac [
] ». [20] Une seule chose est certaine. DomĂ­nguez a portĂ© lui-mĂȘme le message au domicile de Lila Ferry. En effet, on peut lire sur l’enveloppe contenant le billet Mme Lila Ferry / rue Bonaparte / E. V. » RĂ©fĂ©rences Le souvenir de l’avenir », in Surrealismo Siglo 21, actes du colloque de l’universitĂ© de La Laguna, sous la direction de Domingo-Luis HernĂĄndez, Santa Cruz de Tenerife, 2006. Traduit en espagnol dans la revue La PĂĄgina Santa Cruz de Tenerife, n° 64-65, 2006. Alain Pompidou nous fait revivre la passion de ses parents pour l’art. Georges et Claude Pompidou formaient un couple pĂ©tri de culture classique mais en avance sur son temps. Leur insatiable curiositĂ© partagĂ©e, au-delĂ  de la disparition du PrĂ©sident, apparaĂźt donc doublement animĂ©e par l’amour de l’art. Un nouveau regard sur les Pompidou nourri par les tĂ©moignages inĂ©dits de Madeleine Malraux, MaĂŻa Paulin, Pierre Soulages
 Au dĂ©but des annĂ©es trente, au Quartier latin, une rencontre inattendue rĂ©unit Georges Pompidou et Claude Cahour. Ils se marient quelques annĂ©es plus tard et forment un couple uni partageant le goĂ»t de la littĂ©rature, de la musique, du cinĂ©ma. TrĂšs vite, ils frĂ©quentent les galeries d’art et les artistes contemporains. DĂšs 1948, les Pompidou – comme on les appelle avec affection – font l’acquisition de leur premiĂšre toile abstraite signĂ©e d’un peintre alors peu connu Youla Chapoval. Par la suite, au fil des rencontres, leur collection se construit en relation Ă©troite avec les crĂ©ateurs. En 1958, Claude offre Ă  son mari un Nicolas de StaĂ«l. En 1962, l’accrochage d’un Soulages dans le bureau du Premier ministre surprend. Quand, en 1969, Ă  l’ÉlysĂ©e, le PrĂ©sident et son Ă©pouse font appel Ă  Pierre Paulin et Ă  Yaacov Agam pour la rĂ©novation et la dĂ©coration de leurs appartements privĂ©s, force est de constater que l’art reprĂ©sente pour eux une raison de vivre. Que la crĂ©ation du Centre Pompidou viendra couronner. C’est cette fusion artistique, ce sens innĂ© des oeuvres capables d’entrer dans l’Histoire, leurs rapports avec les artistes qu’Alain Pompidou et CĂ©sar Armand dĂ©voilent dans cet ouvrage biographique et intime, riche de souvenirs, de tĂ©moignages et d’illustrations. À travers le rĂ©cit de leur fils, les souvenirs de l’épouse de Jean Coural, directeur du Mobilier national, de MaĂŻa Paulin, Pierre Soulages, Jack Lang et bien d’autres, ce livre rĂ©vĂšle le parcours initiatique autant qu’affectif d’un couple pas comme les autres, mu par une insatiable curiositĂ©. Alain Pompidou, fils de Claude et Georges Pompidou, passionnĂ© et collectionneur d’art, est professeur Ă©mĂ©rite de biologie mĂ©dicale XLIOX8211; il rĂ©alise ses propres brevets dans le champ du diagnostic. AprĂšs la publication de la correspondance de son pĂšre et d’un livre sur sa mĂšre, il consacre son temps aux archives familiales. INTERVIEW D’ALAIN POMPIDOU par Patrick Kessel, cofondateur et prĂ©sident d’honneur du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique, ancien Grand MaĂźtre du Grand Orient de France. 10 janvier 2022Patrick Kessel, Marianne toujours ! 50 ans d’engagement laĂŻque et rĂ©publicain, prĂ©face de GĂ©rard Delfau, Ă©d. L’Harmattan, 8 dĂ©c. 2021, 34 e. C’est en octobre 1988 qu’explose la premiĂšre affaire dite du voile. Telle une irruption volcanique, elle annonce des rĂ©pĂ©titions plus redoutables, la fragilisation de la laĂŻcitĂ©, la montĂ©e d’une fracturation sociale catastrophique, l’éclatement de l’universalisme citoyen en tribalismes communautaires. C’est le pavĂ© mosaĂŻque de la RĂ©publique et des LumiĂšres qui menace de voler en Ă©clats. Un principal de collĂšge Ă  Creil refuse l’entrĂ©e Ă  deux jeunes filles voilĂ©es. Il essaie de les convaincre qu’elles peuvent porter ce voile en venant Ă  l’école ainsi qu’en en partant, mais qu’à l’intĂ©rieur de l’établissement scolaire personne ne porte de signes religieux ostensibles. La polĂ©mique se dĂ©veloppe. Avec mes amis, nous attendons un soutien au principal de la part des associations laĂŻques et plus encore du gouvernement de gauche. Il ne vient pas. Au contraire, des voix s’élĂšvent pour dĂ©fendre le "droit Ă  la diffĂ©rence", en l’occurrence le droit de porter le voile Ă  l’école pour ces "pauvres jeunes filles" bientĂŽt considĂ©rĂ©es comme victimes d’un ostracisme xĂ©nophobe. Le principal est traitĂ© de raciste, ce qui n’est pas sans blesser l’homme, originaire des Antilles et aboutĂ© Ă  l’humanisme rĂ©publicain. Le ministre, saisi de l’affaire tergiverse, dĂ©cide de ne pas dĂ©cider et transmet le plat brĂ»lant au Conseil d’État !Probablement n’a -t-il pas compris sur le coup qu’il tenait lĂ  entre les mains une bombe Ă  retardement qui pulvĂ©riserait son destin et celui de la gauche. Lionel Jospin dira par la suite combien il regrette cette dĂ©cision qu’il voulait tempĂ©rĂ©e. Il expliquera l’appel au Conseil d’État, "non pas pour me dĂ©rober ou pour botter en touche, mais pour refroidir les passions, craignant que les interdits laĂŻques ne valent qu’à l’usage exclusif des arabo-musulmans et n’adoptent un contenu discriminatoire, voire raciste" [1]. La peur de passer pour raciste, la survivance d’une forme de culpabilitĂ© Ă  l’égard de tout ce qui a un lien avec le passĂ© colonial de la France paralysent les tĂȘtes les mieux faites de la Gauche. Ainsi la France va-t-elle perdre trente ans en s’empĂȘtrant dans le cancer du communautarisme dont les mĂ©tastases s’attaqueront aux principaux fondements de la RĂ©publique. Cinq intellectuels, Élisabeth Badinter, RĂ©gis Debray, Alain Finkielkrault, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler dĂ©noncent Ă  la Une du Nouvel Observateur un "Munich des consciences" [2]. Les associations laĂŻques traditionnelles et les partis de gauche ne rĂ©agissent pas. Ils considĂšrent qu’il serait mal venu de critiquer les amis qui gouvernent le pays. Et que, s’agissant de deux petites filles musulmanes, s’en prendre Ă  elles reviendrait Ă  apporter de l’eau au moulin de l’extrĂȘme droite xĂ©nophobe. Leur silence vaut consentement. Comme si les atteintes Ă  la laĂŻcitĂ©, dĂšs lors qu’elles sont le fait de populations de culture ou de religion musulmanes, devaient ĂȘtre acceptĂ©es, tolĂ©rĂ©es, voire nĂ©gociĂ©es. La laĂŻcitĂ© dite "nouvelle" montre immĂ©diatement qu’elle aboutit Ă  renier le principe de sĂ©paration et ouvre la voie aux accommodements dits "raisonnables" et au communautarisme. Telle est d’ailleurs la vraie nature de cette rupture avec la culture laĂŻque, mĂȘme si tous ses promoteurs ne semblent pas conscients des dangers qu’ils font courir Ă  libertĂ© de conscience et Ă  l’égalitĂ© des droits entre toutes et tous. Il importe de rĂ©agir vite. Le 19 dĂ©cembre 1990, le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique est constituĂ©. J’ai lancĂ© l’association avec des personnalitĂ©s d’origines et d’appartenances diverses qui ressentent la gravitĂ© du moment et avec une nouvelle gĂ©nĂ©ration de militants laĂŻques. Ce qui est en jeu, pressentent-ils, c’est la dĂ©composition des principes fondateurs de la RĂ©publique. Maurice Agulhon, titulaire de la chaire d’histoire au CollĂšge de France, historien internationalement reconnu de la RĂ©publique ; Louis Astre, ancien responsable Ă  la FEN ; Pierre BergĂ©, homme d’affaires ; Henri Caillavet, ancien ministre ; Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste ; Fanny Cottençon, comĂ©dienne ; RĂ©gis Debray, philosophe ; Manuel de DiĂ©guez, philosophe ; ClĂ©ment Durand, ancien secrĂ©taire national du syndicat des instituteurs, fondateur du ComitĂ© National d’action laĂŻque ; Alain Finkielkraut, philosophe ; Yves Galifret, ancien PrĂ©sident de l’Union rationaliste ; Max Gallo, journaliste, ancien ministre ; GisĂšle Halimi, avocate, fondatrice du mouvement fĂ©ministe Choisir et militante du droit Ă  l’IVG ; Eddy Khaldi, enseignant, syndicaliste et futur prĂ©sident des DDEN DĂ©lĂ©guĂ©s dĂ©partementaux Ă  l’Éducation Nationale ; Catherine Kintzler, philosophe ; Albert Memmi, Ă©crivain, essayiste ; Sami NaĂŻr, politologue ; Claude Nicolet, historien, spĂ©cialiste des institutions et des idĂ©es politiques ; Émile Papiernik, obstĂ©tricien ; Jean-Claude Pecker, astrophysicien ; Yvette Roudy, ancien ministre ; Claude Villers, journaliste ; Claude Vaillant, avocat,s’embarquent dans cette aventure passionnante. Claude Nicolet en est le premier PrĂ©sident et j’en assume le secrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral. Henri Caillavet lui succĂšdera, puis moi-mĂȘme, Jean-Marie Matisson, ancien Grand-MaĂźtre adjoint du Grand Orient, Philippe Foussier qui deviendra Grand-MaĂźtre en 2017 et auquel je succĂšderai pour un second mandat, Jean-Pierre Sakoun et Gilbert Abergel. On trouvera qu’il y a beaucoup de francs-maçons dans cette association. Ce n’est pas faux. Paul Gourdot, ancien Grand-MaĂźtre, a amenĂ© avec lui ses compagnons de route tels Pierre Aubert, de la gĂ©nĂ©ration pour qui la gauche et la laĂŻcitĂ© ne peuvent faire qu’un. En vue de sa crĂ©ation j’avais obtenu du Convent, le vote d’une motion de soutien et d’une petite subvention de dĂ©marrage comme le fit le Grand Orient, Ă  la fin du XIXĂšme siĂšcle, lors de la crĂ©ation de la Ligue de l’Enseignement et de la Ligue des Droits de l’homme. Pour autant la nouvelle association est totalement indĂ©pendante de l’obĂ©dience et ne saurait s’exprimer en son nom. Sa proximitĂ© tient aux idĂ©es communes que nous dĂ©fendons en matiĂšre de laĂŻcitĂ©, proximitĂ© plus ou moins forte en fonction des diffĂ©rents grands maĂźtres qui se succĂšdent rue Cadet. Nous n’imaginons pas alors que ce petit groupe au fonctionnement exclusivement militant, sans subventions publiques, dĂ©pourvu de secrĂ©tariat permanent, de local associatif, va devenir une association reconnue de dĂ©fense et de promotion de la laĂŻcitĂ© sans qualificatif, lanceuse d’alerte, interlocutrice des autoritĂ©s, apprĂ©ciĂ©e par les uns pour ses prises de position fermes, son refus de rĂ©pondre aux invectives, sa volontĂ© de dialogue, critiquĂ©e, voire honnie par d’autres, en particulier lorsque le communautarisme va infiltrer une partie de la gauche et que l’islamisme politique s’installera au cƓur du dĂ©bat. Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique lance un Grand prix national et un Grand prix international ainsi qu’un prix Science et laĂŻcitĂ©, dĂ©cernĂ©s par un jury de personnalitĂ©s indĂ©pendantes et destinĂ©s Ă  soutenir des femmes et des hommes engagĂ©s, souvent au pĂ©ril de leur vie, en faveur de la libertĂ© de conscience et de la laĂŻcitĂ©. Remis chaque annĂ©e dans le grand salon de l’HĂŽtel de Ville de Paris, en prĂ©sence de la Maire, Anne Hidalgo, et d’un petit millier de personnes, il rĂ©vĂšle au grand public des talents nouveaux. Mon ami Charb prĂ©side le jury en octobre 2012. "J’ai moins peur des extrĂ©mistes religieux que des laĂŻques qui se taisent", dit-t-il Ă  cette occasion, nĂ©anmoins conscient que ses jours sont comptĂ©s [3]. [4] Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique s’implique sur de nombreux fronts. La commĂ©moration du baptĂȘme de Clovis, dont Jean-Paul II, en visite Ă  Paris, veut faire l’acte de naissance de la Nation française, rassemble place de la RĂ©publique Ă  Paris 65 organisations, qui dĂ©noncent le financement public de ce voyage pastoral et rappellent que "Clovis n’est pas la France". Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique est en premiĂšre ligne avec les associations historiques. Ce sera la derniĂšre manifestation commune avant que la question du communautarisme ne divise profondĂ©ment le monde laĂŻque. Symbolique, cette bataille veut rĂ©affirmer que la Nation française n’a pas de religion et que la RĂ©publique est laĂŻque. Pierre BergĂ© dans "l’affaire Clovis" dĂ©nonce "le retour en force du clĂ©ricalisme" [5]. Dans Marianne, je t’aime, je dĂ©nonce les pompes auxquelles donne prĂ©texte le 1500e anniversaire de la conversion de Clovis, aux frais de l’État, ce qui participe d’une inacceptable remise en cause de la laĂŻcitĂ© [6]. Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique monte en ligne contre la ratification par la France de la Charte europĂ©enne des langues rĂ©gionales ou minoritaires qui revient ipso facto Ă  reconnaĂźtre des communautĂ©s rĂ©gionales comme Ă©quivalentes Ă  la communautĂ© nationale avec, demain, la reconnaissance de dĂ©rogations Ă  la loi commune. Il dĂ©nonce la tentative de substituer l’équitĂ© Ă  l’égalitĂ©. C’est lĂ  une autre attaque subreptice contre les LumiĂšres. Le principe d’égalitĂ© des droits et des devoirs entre tous les citoyens, quels qu’ils soient, d’oĂč qu’ils viennent, quelles que soient leurs apparences, leurs convictions, n’est pas nĂ©gociable. Nous organisons sur le sujet un colloque Ă  l’AssemblĂ©e Nationale. Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique dĂ©nonce Ă©galement, sous la prĂ©sidence Sarkozy, la crĂ©ation d’un "ministĂšre de l’IdentitĂ© nationale" et plaide en faveur d’un "ministĂšre de la citoyennetĂ©". L’identitĂ© de la RĂ©publique, c’est d’abord l’intĂ©gration dans l’universalisme des principes des LumiĂšres. Le ComitĂ©, qui a Ă©tĂ© en premiĂšre ligne pour dĂ©noncer l’infiltration de l’universitĂ© Lyon 3, monte en ligne contre l’extrĂȘme-droite et dĂ©nonce sa tentative de dĂ©tourner la laĂŻcitĂ© Ă  des fins xĂ©nophobes. Le renoncement d’une partie de la gauche Ă  dĂ©fendre la laĂŻcitĂ© lui ouvre un boulevard dans lequel elle se jette. Ce sera le sens du livre Ils ont volĂ© la laĂŻcitĂ©, que je publierai en 2012 et dont la couverture sera illustrĂ©e d’un dessin de Charb [7]. L’originalitĂ© du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique va s’exprimer dans le dĂ©bat qui s’engage autour des affaires du voile et du communautarisme. Avec Jean-Marie Matisson, son PrĂ©sident d’alors, par ailleurs partie civile dans le procĂšs Maurice Papon, nous sommes auditionnĂ©s Ă  l’AssemblĂ©e Nationale et plaidons en faveur d’une loi interdisant le port de signes religieux Ă  l’école. "Entre le fort et le faible, c’est la libertĂ© qui opprime et la loi qui affranchit", Ă©crivait Lacordaire. Articles de presse, Ă©ditos, colloques se succĂšdent. Nous y invitons entre autres Élisabeth de Fontenay, Luc Ferry, Henri Jouffa, Albert Memmi, Danielle Sallenave, Lucien SĂšve, Michel Vovelle, Yves Gallifret, Maurice Benassayag, Louis Mexandeazu, Edgar Pisani, Georges Sarre, Alain Vivien, Jean-Pierre ChevĂšnement, Xavier Pasquini, Georges-Marc Benamou. La tension monte entre associations laĂŻques. L’enjeu le communautarisme. J’ai toujours cru aux vertus du dialogue et fais confiance Ă  l’honnĂȘtetĂ© intellectuelle de mes contradicteurs. Optimiste, j’imagine qu’il est encore possible de dĂ©battre au fond et d’éviter un schisme au sein de la famille laĂŻque. D’autant que certaines amitiĂ©s perdurent. J’écris Ă  Pierre Tournemire, un des principaux animateurs de la Ligue de l’Enseignement, pour lui proposer un dĂ©bat au fond avec des reprĂ©sentants de la Ligue de l’Enseignement, de la FEN et quelques autres associations. En vain. Je rĂ©itĂ©rerai cette proposition auprĂšs du PrĂ©sident d’alors de la Ligue, qui, pour toute rĂ©ponse, taxera mes amis du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique et moi-mĂȘme d’islamophobes ! Sans rĂ©ponse, j’écris une tribune dans Le Monde dont Guy Le NĂ©ouanic, qui a succĂ©dĂ© Ă  Yannick Simbron comme secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral la FEN, cite des extraits dans son rapport d’activitĂ©. J’interviens, comme nous le faisons rĂ©guliĂšrement, Ă  la Libre PensĂ©e dont le PrĂ©sident, Marc Blondel, facilite le dialogue. Nos dĂ©saccords sont relativement mineurs et ne menacent pas la perspective de rassemblement des laĂŻques. Il serait encore possible de rĂ©flĂ©chir entre gens de bonne volontĂ© parmi lesquels plus d’un franc-maçon. Mais cette fois, la bonne volontĂ© ne suffira pas. Commence le temps des procĂšs en islamophobie. Trente ans aprĂšs la crĂ©ation du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique, l’actualitĂ© donne malheureusement raison Ă  ses fondateurs. L’universalisme rĂ©publicain, autrefois combattu par la seule extrĂȘme droite, est dĂ©sormais vivement attaquĂ© par des voix issues de la rive progressiste qui ont oubliĂ© les fondements de la culture et des combats de la Gauche. La laĂŻcitĂ©, clĂ© de voĂ»te de la RĂ©publique sociale et laĂŻque, se trouve mise Ă  mal, traitĂ©e de "raciste" et de "colonialiste", de "bourgeoise" et de "rĂ©actionnaire", dĂšs lors qu’il s’agit de l’appliquer aux musulmans comme Ă  tous les autres citoyens. Dans cette traversĂ©e du dĂ©sert, le ComitĂ© a contribuĂ© avec quelques autres associations Ă  sauver l’essentiel de la laĂŻcitĂ©, en particulier la loi de sĂ©paration de 1905 qui faillit ĂȘtre vidĂ©e de son contenu au prĂ©texte de modernisation. Il a activement participĂ© Ă  la crĂ©ation et Ă  l’animation du Collectif des associations laĂŻques qui rassemble au Grand Orient les obĂ©diences adogmatiques et une quarantaine d’associations dĂ©fendant une laĂŻcitĂ© sans qualificatif [8]. Ce collectif publie chaque annĂ©e un État de la laĂŻcitĂ© en France. La premiĂšre Ă©dition, que je portai Ă  bout de bras avec Charles Arrambourou de l’UFAL et Martine Cerf d’Égales, nĂ©cessita beaucoup de force de conviction car elle prenait le contre-pied du premier rapport de l’Observatoire de la laĂŻcitĂ© dont le prĂ©sident Jean-Louis Bianco venait de dĂ©clarer "il n’y a pas de problĂšmes de laĂŻcitĂ© en France". Cette dĂ©claration suscita une rĂ©action trĂšs ferme au sein de cet Observatoire, du dĂ©putĂ© Jean Glavany, de la sĂ©natrice Françoise Laborde et de moi-mĂȘme [9]. [Au ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique,] des comitĂ©s locaux ont vu le jour dans une vingtaine de villes et rĂ©gions, organisant des rĂ©unions publiques et une action de terrain auxquelles j’ai trĂšs souvent participĂ©, bien Ă©loignĂ©es du parisianisme politicien. Quelle chance fut la mienne de pouvoir compter dĂšs le dĂ©but sur tant de talents, de convictions, de culture, de soutiens amicaux, de femmes et d’hommes exceptionnels parmi lesquels Henri Caillavet et Élisabeth Badinter occupent une place de choix [10]. » [1] Lionel Jospin, L’invention du possible, Flammarion, 1991, p. 295.[3] LaurĂ©ats du Prix de la laĂŻcitĂ© du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique. Ont ainsi notamment Ă©tĂ© honorĂ©s Caroline Fourest, journaliste menacĂ©e de mort, Chadortt Djavan, Ă©crivaine iranienne, menacĂ©e de mort, Djemila Benhabib, militante quĂ©bĂ©coise fĂ©ministe et laĂŻque, menacĂ©e de mort, Françoise Laborde, sĂ©natrice, Catherine Kintzler, philosophe, Jeannette Bougrab, secrĂ©taire d’État, Henri Pena-Ruiz, philosophe, Shoukria Haidar, militante afghane du droit des femmes et de la laĂŻcitĂ©, menacĂ©e de mort, Jean-Luc Petit Huguenin, patron de Paprec, ayant fait voter une charte de la laĂŻcitĂ© dans son entreprise, Samuel Mayol, directeur de l’IUT de St Denis, menacĂ© de mort, Fazil Say, pianiste, emprisonnĂ© en Turquie pour son engagement en faveur des droits de l’homme et de la libertĂ© de conscience, Zineb El Rhazoui, journaliste Ă  Charlie hebdo, menacĂ©e de mort, Gorgio Napolitano, alors prĂ©sident de la RĂ©publique italienne pour son soutien Ă  un patient dans le coma qui avait prĂ©alablement sollicitĂ© en vain le droit Ă  mourir dans la dignitĂ©, Maryam Namazie, politique iranienne exilĂ©e, menacĂ©e de mort, le Professeur Émile Baulieu, pĂšre de la pilule abortive, Gilles Clavreul, ancien dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la lutte contre le racisme et l’antisĂ©mitisme, Jorge Clavero, militant laĂŻque argentin, Inna Shevchenko, animatrice des Femen, Sarah Doraghi, journaliste et comĂ©dienne au nom des femmes iraniennes qui risquent leur vie pour ne pas avoir Ă  porter le voile, Ensaf Haidar, Ă©pouse de Raif Badawi, blogueur condamnĂ© en Arabie saoudite Ă  dix annĂ©es de prison et mille coups de fouet, pour avoir critiquĂ© la religion, Jean-Pierre Obin, auteur du rapport qui alerta en France sur le danger des revendications communautaristes Ă  l’école notamment, Boualem Sansal, Ă©crivain algĂ©rien, Georges Bensoussan, historien ostracisĂ© pour avoir, parmi les premiers, osĂ© donner son nom Ă  la barbarie islamiste, FrĂ©dĂ©ric AurĂ©al, responsable du Service de la protection rapprochĂ©e SDLP, service de police discret dont les membres risquent leur vie pour protĂ©ger celles et ceux qui dĂ©fendent la laĂŻcitĂ© au pĂ©ril de leur vie. Le jury auquel ont participĂ© des responsables politiques de gauche comme de droite, anciens ministres tels Anicet Le Pors, communiste, AndrĂ© Henry, socialiste, Jacques Toubon, RPR, des intellectuels, des reprĂ©sentants d’associations laĂŻques, a Ă©tĂ© notamment prĂ©sidĂ© par la philosophe Élisabeth Badinter, l’ancien ministre Jean Glavany, l’ancienne dĂ©putĂ©e Odile Saugues, les journalistes Joseph MacĂ©-Scaron, Françoise Laborde, Renaud Dely et par Charb, mon ami, le dessinateur et directeur de Charlie.[5] Pierre BergĂ©, L’affaire Clovis, Plon,1996.[6] Patrick Kessel, Marianne, je t’aime, Ă©ditions Bruno Leprince, 1996.[7] Patrick Kessel, Ils ont volĂ© la laĂŻcitĂ©, Jean -Claude Gawsewitch, 2012.[8] La liste des associations membres du Collectif, dĂ©jĂ  citĂ©e.[9] Le communiquĂ© Glavany – Laborde - Kessel. Voir en Annexes.[10] Ont notamment contribuĂ© Ă  la crĂ©ation et au dĂ©veloppement du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique les anciens ministres AndrĂ© Henry, Guy Lengagne, Yvette Roudy,Anne-Marie Lizin, ministre belge,les dĂ©putĂ©s Christian Bataille, Jean-Louis Touraine,les anciens Grands MaĂźtres du Grand Orient Jacques Lafouge, Gilbert Abergel, Philippe Foussier, les anciennes Grandes MaĂźtresses et dignitaires de la GLFF, le recteur Alain Morvan,Jean-Philippe Simonet qui a créé le site du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique et Édouard Moreau qui l’actualise quotidiennement,Daniel BĂ©nichou, Daniel BƓuf, Jean-Pierre Catala, Charles Coutel, JoĂ«l Denis, Marie-Danielle Gaffric, Catherine Kintzler, Guillaume Lecointre, Evelyne LĂ©vy, Jacques LĂ©vy, Jean-Marie Matisson, Jean-Claude Pecker, Nicole Raffin, Alain Seksig, Antoine Sfeir.

claude et georges pompidou l amour au coeur du pouvoir